Lettre d’un boeuf de La Rochefoucauld à un boeuf du marais de Rochefort

boeuf

Mon cher cousin,

Il y a bien longtemps que nous sommes sans nouvelles de toi, que deviens-tu dans tes prés-salés ? J’espère qu’il ne t’est rien arrivé de fâcheux et que tu es toujours en bonne santé, malgré « l’opération bifteck ». Ici, c’est une véritable hécatombe de nos frères encornés ! Encore quelques jours et notre race va disparaître dans les abattoirs, nous, les bœufs charentais, les meilleurs bœufs de France ! Maintenant, tout le monde veut manger de la viande, en raison du prix ridicule auquel elle est descendue. Il est loin, le temps où les Parisiens mangeaient des rats en 1870, loin le temps de la viande de bois et de la saucisse en peau de vache de 1942 !

Depuis la baisse, ils se gorgent ! Pense donc que, pour 200 francs, ils ont un petit bifteck pour deux personnes !

L’autre jour, j’entendais une dame qui disait à une autre :

Vraiment, ca devient intéressant. Moi, la semaine dernière, avec un petit rôti de veau de 850 francs et une petite salade, j’ai nourri tout mon monde à déjeuner. Et je vous assure que personne ne s’est privé !
Et vous étiez combien ? a répondu la dame.
Nous étions quatre. Evidemment, pour cinq, c’eût été un peu court !

Jamais ces sacrés Charentais, qui se nourrissaient jadis exclusivement de « mongettes piates », n’ont été aussi « viandoux », aussi carnivores. « L’opération bifteck », pour nous, c’est quelque chose comme, chez les humains, la peste, le pain d’ergot, le phyloxéra ou les nouvelles feuilles d’impôts chez le contribuable. Nous y passerons tous, on nous débitera sur le marché à des prix tellement méprisables que le client dira :

Ah non ! merci, on en a jusque-là !

D’autant plus que tout s’ensuit et que voici venir maintenant l’opération pain, l’opération vin, l’opération charbon.

Que d’opérés, mon cher cousin !

Je souhaite que, malgré notre malheureux sort, la présente te trouve toujours en bonne santé, dans tes prés-salés de Rochefort. Mais, crois-moi, n’engraisse pas trop, plus tu seras maigre, plus tu retarderas ta dernière heure. Ou alors, si l’opération bifteck poussait à manger même les bœufs maigres, ce serait vraiment pour nous un tour de vache.

Le bœuf de la Tardoise

Goulebenéze. « Histoires de la Pibole« , septembre 1951.

 

A la gare du Nord

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Jeudi matin, 17 avril. A la gare du Nord.. Neuf heures et demie. Le rapide d’Angleterre, par Calais, va bientôt partir et en tête de la file des longs wagons verts, l’énorme locomotive « chocolat » qui, d’un même effort va dévorer les 298 kilomètres qui séparent Paris de la jetée de Calais, halète à intervalles rythmés. Un monsieur arrive rapidement, accompagné de quatre jeunes filles.

Valises, caisses, cartons, parapluies, manteaux, couvertures, tout ce qu’il faut pour voyager. Les jeunes filles ont l’air triste un peu et le monsieur cherche à les réconforter. Un autre monsieur est là, qui observe la scène avec attention. Il s’approche du groupe et après quelques mots brefs, tous ainsi que les valises, manteaux, couvertures et chapeaux, disparaissent dans un bureau de la gare. Un coup de sifflet prolongé, un son rauque de corne, un autre coup de sifflet de la locomotive, le rapide démarre et peu à peu disparaît vers le pont Marcadet.

Pendant ce temps, dans le bureau du commissaire de police de la gare, le premier monsieur, accompagné des quatre jeunes filles qui pleurent, essaye de prouver qu’il est fonctionnaire du gouvernement et explique qu’il a été prié par un de ses amis, couturier à Londres, d’escorter jusqu’en la capitale britannique quatre petites ouvrières parisiennes embauchées par le couturier à Paris, le mois dernier :

Est-ce pour les embaucher ou pour les débaucher ? interroge sévèrement le commissaire.

Et les petites de pleurer encore davantage, durant que le monsieur proteste de son honnêteté, sort de ses poches des papiers, des cartes pour servir de références…

Si jamais on le reprend à rendre service à un ami…

« La Revue mondaine : hebdomadaire, littéraire et artistique. »  Paris, 1902.

Le tombeau de Baudelaire

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Il y a eu, le 6 septembre dernier, soixante quatre ans que Baudelaire est mort. On aurait pu espérer que quelques-uns de ceux qui se réclament, à tous propos, du poète maudit, auraient pris, plaisir à se réunir ce jour-là autour de sa tombe. Il n’en fut rien… Quelques fervents vinrent cependant déposer sur la pierre une fleur, une pierre et murmurer quelques prières…

La plupart de ceux qui veulent honorer Baudelaire, ignorent même où il fut enterré. Car la tombe un peu dramatique qui, dans le cimetière Montparnasse, passe pour contenir ses restes ne les contient pas. Le démon prétentieux qui la surmonte, avec son masque tourmenté et grimaçant convenait à merveille pour servir d’affiche à la dernière demeure de celui qui scandalisa si fort les moeurs bourgeoises, voici trois quarts de siècle…

Mais celui qui ne connut point le repos pendant sa vie, ne le connut point aussitôt après sa mort… On batailla autour de son cadavre, et la mère de Baudelaire finit par obtenir la possibilité de déménager les restes de son fils et de leur donner une sépulture à son goût. Baudelaire est donc enterré à l’autre bout du cimetière et ce tombeau ne reçoit la visite que de quelques initiés.

Qu’importe ! La ferveur des dévots n’en est point à une erreur près. Et tout est dans l’intention… L’ombre du poète n’a qu’un tout petit chemin à suivre pour errer et venir recueillir les lauriers et l’encens des admirateurs mal informés… et les morts, s’ils aiment encore la gloire, doivent flairer de loin la bonne odeur de la louange et des regrets.

« L’Africain : hebdomadaire illustré. »  Alger, 1931.
Illustration : Georges-Antoine Rochegrosse.

Ne reverrons-nous plus les gracieuses « hirondelles » de la Seine ?

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Les bateaux-mouches parisiens sont menacés de disparition complète. Le service, interrompu pendant la guerre, n’a pu être repris depuis la paix , en raison de la pénurie du charbon et quelques autres difficultés qui résultent de la vie chère. La compagnie a dû renoncer à son exploitation et  récemment, elle a mis en vente sa flottille. Pour la modique somme de 60.000 francs, les Parisiens désireux de s’offrir un yacht , ont pu acquérir un de ces bateaux. Donnons un souvenir à ces gracieuses «mouches» au moment où elles disparaissent de nos horizons parisien. Le «coche d ‘eau» fut l’ancêtre de ces jolis bateaux. Il mettait jadis Paris en relation avec les villes situées en amont sur la Seine, et les aimables villages sis en aval .

L’entreprise générale des coches d’eau dépendait, au XVIIIe siècle, de la ferme des diligences royales et fonctionnait avec une parfaite régularité. La région de la Haute-Seine communiquait avec Paris par une dizaine de coches d ‘eau : ceux d’Auxerre, de Briare, de Choisy, de Corbeil, de Fontainebleau, de Melun, de Montargis, de Montereau, de Nemours ,de Nogent et de Sens.

Les départs avaient lieu une ou deux fois par semaine ou tous les jours suivant la distance. Le coche de Fontainebleau mettait toute une journée pour arriver à destination; la place y coûtait 2 livres, 18 sols, 6 deniers, plus 12 sols pour aller en voiture du débarcadère à la ville de Fontainebleau. Le coche qui faisait le plus long trajet était celui d’Auxerre; la place y coûtait 9 livres, 7 sols, 6 deniers. C’était relativement cher, mais on avait l’agrément de voyager longtemps et de contempler à l’aise les bords fleuris qu ‘arrose la Seine. Du côté d’aval, les coches d’eau n’allaient pas bien loin; Saint-Cloud et Sèvres étaient le terme du voyage. Et l’on y mettait le temps. Les « galiotes » pour Sévres et Saint- Cloud partaient à 8 heures du matin du pont Royal. En 1735 , le prix était de quatre sols pour ces deux points extrêmes  de 2 sols 6 deniers pour Auteuil et de 2 sols seulement pour Chaillot et Passy. En 1754, c’est plus cher : 5 sols pour Sèvres et Saint-Cloud. En 1787, on paie jusqu’à 7 sols.Tout augmente… déjà ! déjà !

Un habitant de Nancy, qui visita Paris en 1787, raconte qu’il fit, à Saint-Cloud, une excursion en bateau :

«Le dimanche 3 juin, nous sommes partis de Paris à huit heures du matin sur la galiote. Après une heureuse navigation de deux heures, nous avons débarqué au pont de Sève ( Sèvres ). Cette galiote, que l’on appelle aussi coche d’eau, n’est autre chose qu’un grand bateau couvert, qui contient, dans l’intérieur et sur le pont, des gens de toute sorte, car il n’en coûte que sept sols pour faire deux lieues…»

Au XIXe siècle, les coches d’ eau disparurent, tués par les chemins de fer. Et les galiotes de sèvres et Saint-Cloud suivirent leur sort.

Ce n’est qu’en 1867, à l’occasion de l’Exposition universelle que fut rétabli sur la seine un service régulier de bateaux. Ces « mouches » existaient déjà à Londres et à Lyon. On décida de les acclimater à Paris. Une décision du ministre des Travaux public, en date du 19 juillet 1866, rendue exécutoire par un arrêté du 10 août 1866 du préfet de police, autorisait, pour une durée de 15 ans, à compter du 1er février 1867, la circulation entre le pont Napoléon et le viaduc d’Auteuil, d’un certain nombre de bateaux pour le transport en commun des voyageurs. Le tarif fut fixé  le 28 mai 1867, à 25 centimes par place. La population parisienne, dit Maxime du Camp, dans son ouvrage sur Paris, adopta ces bateaux avec empressement. Pendant la durée de l Exposition de 1867, du 1er Avril au 30 novembre, ils transportèrent 2.656.940 voyageurs. Dans un seul jour, le dimanche 30 septembre 1868, ils reçurent plus de 35.000 personnes.

Pendant près d’un demi-siècle, les «Mouches» et les «hirondelles» devenues ensuite les «Bateaux Parisien» évoluèrent gracieusement sur la Seine  de Bercy à Auteuil et du pont Royal au pont de Sèvres. Paris eut même son bateau au long-cours, le Touriste, qui allait jusqu’à Rouen  Mais la guerre vint, et notre flotte d’eau douce cessa de naviguer. Voici maintenant ses unités livrées à l’encan.

L’escadre parisienne a-t-elle disparu pour toujours ? Espérons que non. On assure que des projets visant sa reconstruction sont à l’étude à l’Hôtel de ville. Souhaitons qu ‘ils ne dorment pas trop longtemps dans les dossiers administratifs.

Ce n ‘est pas au moment où l’on reparle de Paris-port de mer qu’il faut priver la Seine de ses bateaux.

« Le Petit journal. Supplément du dimanche. »  Paris, 1920.

La mort d’un cheval

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Le « suicide » d’un cheval qui se jette dans la Seine, comme un désespéré de la vie, est un drame peu banal. Cet événement s’est produit au Pont-Royal, à Paris.

Le cheval en question était attelé à un omnibus de la ligne de la Porte Saint-Martin à grenelle. Il tirait péniblement dans la direction de la rive gauche le lourd véhicule, qui se trouvait au grand complet, sur la pente assez raide du Pont-Royal. Il était onze heures environ.

Soudain, la pauvre bête, qui était sujette, a-t-on dit, à des attaques d’épilepsie fréquentes, s’abattit sur la chaussée.

Le cocher et le conducteur s’empressèrent de la dételer aussitôt. Ils la relevèrent avec peine. Mais la crise ne passait point.

Après quelques pas, l’animal s’échappa tout à coup des mains de son gardien, et avant qu’on ait pu y mettre obstacle, il enjambait le parapet du pont et se précipitait dans la Seine.

De nombreux passants, témoins de l’incident, virent alors l’infortuné cheval lutter en nageant contre le courant qui l’entraînait, puis disparaître sous l’eau.

Voici pour les savants, pour les observateurs, un sujet d’études. Les animaux se suicident-ils ? Il y a une légende qui veut que le scorpion, quand il se sent en péril, retourne son venin contre lui-même et se tue. Mais la chose n’a pas été prouvée; au contraire même.

Le cheval du Pont-Royal aurait-il été seulement victime d’un écart trop brusque, d’un saut trop violent ? C’est possible. Mais il y aura des gens qui, se basant sur l’intelligence des animaux, soutiendront que la pauvre bête, lasse du métier qu’on lui faisait accomplir dans ce Paris qu’on a appelé « l’enfer des chevaux », a réellement voulu se soustraire à une vie pénible, et que c’est bien volontairement qu’elle s’est précipitée dans le fleuve.

« L’Écho du merveilleux. »  Paris, 1898.

Image d’illustration.