Aurons-nous des ailes ?

aeroplane

L’homme, de par son génie, a déjà réussi à plonger dans les eaux (le sous-marin) et à s’élever dans les airs (le ballon). Mais cette dernière conquête est encore bien incomplète, puisqu’il ne peut guère aller dans l’atmosphère que là où la brise le conduit. Or, l’on sait que des milliers d’inventeurs poursuivent la solution de ce problème : la direction dans l’espace. Les uns, comme de La Vaulx et Santos-Dumont, se contentent de la chercher dans le perfectionnement du ballon, rond ou allongé; les autres, plus ambitieux, prétendent amener par leurs travaux la découverte de la science du vol plané. Ils veulent littéralement nous donner des ailes.

Et c’est à cette dernière catégorie qu’appartient M. Ernest Archdeaon qui est en train de procéder aux environs de Berck-sur-Plage à des essais d’aéroplanie.

Je sais des gens que la fantaisie de M. Archdeacon fait sourire. Ils ne croient pas à la possibilité d’arriver au but poursuivi et ils ne veulent même pas étudier la question une minute. Ces incrédules passent pour des sages auprès des esprits superficiels. Et pourtant, ces sceptiques ont également levé les épaules aux débuts de l’automobile.

D’ailleurs, les aéroplanistes n’ont nullement la prétention d’arriver, de longtemps encore, à sortir l’appareil qui volera véritablement. Ils ne l’envisagent même pas, se contentant de faire avancer la science par des expériences pratiques qui viennent détruire des erreurs ou corroborer de laborieuses études théoriques.

Sous ce rapport, les progrès ont été réels depuis que Lilienthal exécuta ses premiers vols planés (1891). Au début, la distance parcourue au moyen des premiers aéroplanes n était que de 7 mètres pour 5 mètres de hauteur de chute. Or, les frères Wright ont effectué 800 mètres de distance et esquissé des quarts de cercle, etc… dans leur aérodrome de la Caroline du Nord.

Leur dernier appareil, muni d’un moteur de 16 chevaux, s’est mis en marche par ses propres moyens et, partant de terre, s’est élevé à trois mètres de hauteur, puis s’est maintenu horizontalement pour retomber à 260 mètres du point de départ. Le dernier aéroplane des frères Wright, muni d’un moteur et de propulseurs, a 48 mètres carrés de surface et pèse 335 kilos. Le moteur pèse 62 kilos.

Evidemment, nous ne conseillerions pas encore, comme placement de père de famille, l’exploitation d’une Société de location ou de vente d’aéroplanes dernier style. Mais ce n’est pas ce que recherchent les frères Wright, le capitaine Ferber et M. E. Archdeacon.

Le but de ces derniers est simplement de marcher méthodiquement à la conquête de l’air. Ils veulent nous donner des ailes. Noble aspiration qui doit suffire à leur attirer notre sympathie, leurs efforts ne dussent-ils jamais être couronnés de succès !

« Le Vétéran. Bulletin de la Société nationale de retraites Les vétérans des armées de terre et de mer, 1870-1871. Fondée à Paris le 1er janvier 1893. »  paris, 1904.
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On a pu croire que…

avion

On a pu croire que l’avion rétrécissait le monde, on a pu croire avec Morand, que la planète parcourue à grandes enjambées ne constituait plus pour le voyageur qu’une prison mélancolique. Celui qui cherche à s’évader traîne, semble-t-il, son ennui de l’Occident à l’Orient « désert ». Il fait les cent pas dans sa cage.

L’avion qui vous enferme dans le ciel, hors de l’espace, pour une promenade sans durée, l’avion qui vous escamote à Marseille et vous ressuscite à Saïgon, l’avion qui vous dépose sans transition au cœur d’un continent qui a tourmenté toute votre enfance, lorsque vous vous penchiez sur les belles cartes en couleur, l’avion pourtant, loin de vous faire subir cette impression de hâte stérile, de halètement et d’usure, vous rend à la méditation et au loisir.

La voiture rapide abat à la minute des kilomètres de peupliers. Le chemin de fer gronde sur les ponts et s’engouffre dans les tunnels. Mais l’avion, doucement, avec mesure, vient à bout du lent voyage. Cette plaine dorée passera insensiblement, comme le clocher toujours en vue, à l’âge de la diligence. En fallait-il des coups de fouet, des cahots, des jurons, avant que l’horizon ne l’ait enseveli, ne l’ait de nouveau enfermé dans sa grande provision de paysages !…

L’avion va de pelouse en pelouse. A chaque escale on prend son temps, on s’étire, on flâne. Un voyage en avion ressemble à une partie de golf.

Ce voyage, il est vrai, n’a plus de durée, mais s’évade-t-on moins profondément s’il faut moins de temps pour s’expatrier ? Est-ce le temps perdu à besogner contre l’espace, qui favorise la délivrance que l’on poursuit dans le voyage ? Je ne le crois pas. Qu’il ait gaspillé une minute ou une année pour enfin se trouver mêlé, en Chine, à une foule inconnue, le voyageur n’y est pas moins saisi par des odeurs, des coloris et des coutumes qui le renouvellent lui-même.

Nous avons tous été bercés par des contes de fées. Le pauvre bûcheron retournait le chaton de sa bague, et, aussitôt, il se réveillait prince, dans un palais de marbre bleu.

N’avait-il pas fait, en une seconde, un grand voyage ?

Antoine de Saint-Exupéry.