Réclamation en faveur des chiens

Retriever

L’alarme règne parmi la gent canine. Déjà l’impôt par tête de chien avait troublé la cervelle de ces intéressants quadrupèdes qui en étaient réduits à envier le sort de leurs confrères de Constantinople: car en Turquie le chien est un bohème : pas de maître, pas de taxe.

Voilà qu’à cette première cause de hurlement vient s’en joindre une nouvelle. L’Acclimatation du bois de Boulogne annonce pour le 8 mai une Exposition générale de chiens.

Humiliation profonde ! Ces animaux qui se rattachent si étroitement à l’homme, ces témoins de nos peines, ces compagnons de nos travaux, ces associés de nos voyages et de nos chasses, ces gardiens fidèles soit de la maison soit du troupeau, ces antigones de l’infirme, vont être numérotés et parqués derrière des barreaux ! L’homme va mettre en cage son meilleur ami !!!

II y a plus : On échauffe, à ce sujet, le zèle de nos diplomates. Dans toutes les directions se croisent des dépêches télégraphiques. MM. les consuls sont instamment priés d’expédier des échantillons de chiens du Levant, de chiens danois, de chiens havanais, de bouledogues anglais, de molosses pyrénéens, d’esquimaux (à quatre pattes). On est à la recherche de griffons écossais. Et il paraît qu’on a fait des offres fabuleuses à une vieille portière du Marais pour qu’elle consentît à se dessaisir du dernier carlin qui existe encore.

Jusqu’ici les chiens avaient quelques raisons de se croire au-dessus de l’exhibition. L’ombre vengeresse du chien de Montargis, l’aimable fantôme de Munito, et autres célébrités canines préservaient la race. Mais aujourd’hui on ne respecte plus rien, pas plus les Césars que les Laridons. Comme fiche de consolation, l’on ose dire que chaque soir  les chiens d’appartement seront rendus à leur bonne respective, pour être reconduits chez leur maman-gâteau, à la condition d’être de retour le lendemain à dix heures précises, toute distraction leur étant défendue en route.

Et puis, on promet des prix ! Des prix, de quoi ? Est-ce de beauté ? mais rien n’est divers comme cette famille aboyante. Sauf certaines habitudes qui leur sont communes, en quoi un lévrier ressemble-t-il à un King’s Charles ? Quelle similitude un épagneul a-t-il avec un barbet ? Vous couronnerez le favori de Madame la comtesse de… Moi, je trouve beaucoup plus de mérite à l’affreux caniche qui chaque matin mène avec tant de sollicitude vers le pont des Arts un aveugle qui n’y voit pas. Prix de croissance ? Un mâtin rustique l’emportera sur un roquet civilisé. Prix de gourmandise ? Le concours vous coûterait cher : on ne rassasie pas plus un chien qu’un ambitieux. Evidemment les prix destinés à  récompenser le savoir-faire appartiendraient de droit à ces chiens savants que les bateleurs montrent en foire ? Ceux-là excellent à danser, à faire l’exercice. Mais si vous croyez qu’ils se préoccupent de vos médailles ! Ah ! qu’ils aiment mieux, quand la parade est achevée, quand on les a débarrassés de leur habit de général, s’en aller rôder aux environs de la baraque, en quête d’un os oublié  !…

A chacun selon sa nature. Respectez la dignité et l’indépendance de la race canine : sinon, je vous le prédis, au jour du jugement suprême, tous les chiens lèveront la patte contre vous .

 Un membre de la Société Protectrice des Animaux. »Guignol. Journal de la jeunesse. » Paris, 1863.
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Jeux et langage des animaux

Lascaux-salle-des-taureaux

Pas plus que l’homme, l’animal n’échappe à cette loi qui veut qu’à certains moments le travail fasse place aux récréations et aux jeux. Le renard est un de ceux qui se livrent aux gambades les plus folles, surtout avec ses petits. Mâle et femelle, tout en leur apprenant à chasser, jouent constamment, avec eux pour les encourager; ils se cachent et, lorsque leurs petits, à force de fureter, les retrouvent, ce sont alors de la part de toute la famille, en signe de joie, des cabrioles et des postures les plus divertissantes du monde; à les voir, on croirait vraiment que M. et Mme Renard sont plus fous que leurs renardeaux.

Même en captivité, le lion joue avec ses petits comme le ferait un véritable chat. Nul doute qu’il n’agisse de même en liberté; mais bien peu de personnes, et pour cause, ont eu le plaisir d’assister à ces jeux.

Le tigre, malgré sa férocité bien connue, a ses bons moments; et, à ce sujet, le chirurgien major anglais Cowen raconte qu’il possédait un tigre apprivoisé d’un caractère très gai. Pendant des heures entières, cet animal jouait. avec son maître, sans jamais songer à faire usage de ses griffes ou de ses dents.

L’éléphant aussi, malgré sa pesanteur et sa démarche lourde et gauche, est très folâtre et très gai; il le prouve souvent par des gambades qui, il faut bien l’avouer, manquent un peu de charme et d’élégance, mais n’en sont pas moins l’expression d’une joie sincère.

De l’ours nous ne parlerons pas; tout le monde l’a vu à l’oeuvre.

Morses et phoques sont très joueurs, surtout ces derniers, avec leurs grands yeux expressifs et presque humains. Lorsqu’ils se trouvent à la mer avec leurs petits, ils font en leur compagnie mille culbutes des plus réjouissantes, comparables à celles des marsouins.

Enfin tous les animaux emploient un vocabulaire spécial pour exprimer dans leur langage leurs divers sentiments de joie ou de tristesse. Le journal anglais Science cite à cet égard quelques curieux exemples qui méritent, d’être connus et signalés.

Sans pousser l’amour de la science aussi loin que certain savant américain qui n’hésita pas à entreprendre un voyage au centre de l’Afrique pour étudier le vocabulaire et le langage des singes, nous trouverons près de nous les preuves indéniables de faits qui nous paraissent d’autant plus extraordinaires que nous ne nous en apercevons pas. 

Il est certain que le coq qui pressent un danger le signale à ses poules par un cri d’alarme bien connu. La poule n’a-t-elle pas un appel particulier: coot ! coot ! coot ! pour rassembler ses poussins au moment où elle trouve quoi que ce soit qui puisse être mangé par eux ? Si, après inspection, elle s’aperçoit que sa trouvaille n’est pas bonne, c’est par un petit cri plaintif qu’elle entraîne au loin après elle toute la bande. Qu’une chenille vienne à tomber d’un arbre auprès de la petite famille, aussitôt tous ses membres se précipitent pour happer l’insecte. Plus vite qu’eux encore, la poule arrive, saisit la chenille dans son bec, la retourne et soudain pousse un: Skr-r-r-p ! A ce signal, chaque poussin s’arrête instantanément, puis s’éloigne. Un d’eux, plus gourmand, ne tient pas compte de l’avertissement de la mère et doucement s’apprête à désobéir en cherchant à prendre l’insecte. Un nouveau et sévère Skr-r-r-p ! se fait entendre et le poussin récalcitrant gagne au plus vite la troupe de ses frères et soeurs, recevant quelquefois au passage un petit coup de bec de la poule qui le punit ainsi de sa désobéissance.

Lorsqu’un cheval a soif, il fait entendre un petit hennissement; s’il a faim,son hennissement est plus aecentué. Quand on a remarqué ce fait une seule fois, il est impossible de ne pas comprendre ce qu’il signifie. L’expression du regard, si intelligent chez le cheval, vous exprime la pensée qui l’agite. Le cheval parle encore jusque dans la manière dont il secoue la tête ou la queue.

Et le chien, n’a-t-il pas mille moyens de se faire comprendre, de la voix ou par le frétillement si varié de sa queue ? Ne dit-il pas clairement tout ce qu’il éprouve par ses aboiements tristes ou joyeux ? par l’expression désolée ou radieuse de son regard ?

Le chat, par ses ronrons, ses miaulements caressants ou irrités, ses manières câlines ou agressives, sait aussi exprimer ce qu’il veut.

La plupart du temps, nous nous appliquons à faire comprendre notre langage à nos animaux domestiques, et nous les châtions quelquefois durement lorsqu’ils n’obéissent pas à notre voix, à notre commandement. Par contre, nous trouvons inutile de chercher à saisir ce qu’ils nous disent. Cela nous éviterait cependant bien des cruautés inutiles, dont nous rougirions si nous consentions à étudier et à observer ce qu’exprime le langage des animaux. Cette étude n’est ni longue, ni difficile, et souvent il suffirait de bien minimes observations pour nous procurer en retour une grande joie et un grand profit.

« Le Petit Français illustré. »  Paris, 1894.

Les lauréats de Poissy

poissy

J’ai vu, le mois passé, l’exposition des animaux de boucherie à Poissy; ce fut pour moi une émotion première catégorie.

Tous les paysans, qui étaient accourus de cent kilomètres à la ronde, s’extasiaient sur le rendement que ces bêtes devaient produire quand on les aurait dépecées. Il s’agissait de distribuer des prix pour les plus gros, pour les mieux portants, des prix d’embonpoint et de santé. Le talent consiste ici à avoir bien brouté l’herbe, humé l’air et dormi grassement. A ces titres on devient lauréat: honneur dangereux et dont ces animaux ne sont pas plus fiers. Pour eux l’abattoir est la roche Tarpéienne ; Poissy n’est qu’un fallacieux Capitole. On les dérange, on les arrache à leurs douces habitudes, on les parque dans la poussière, on les amène à grands coups de bâton, et, quand de toutes les extrémités du pays, boeufs normands, charolais, nivernais, choletais, limousins, garonnais, vaches, veaux, moutons et porcs se sont rencontrés à cette Sorbonne de l’engraissement, les prix leur sont adjugés.

Ici commence l’embarras des naïfs.

Ces prix d’honneur, — coupes d’argent, médailles d’or, — à qui devraient-ils revenir ? Est-ce au maître ? est-ce au bœuf ? Attachera- y on cette médaille au cou de l’animal ? fera-t-on boire le quadrupède dans cette coupe richement ciselée ? Je serais pour ce dernier parti. Peu m’importe M. Mathurin ou M. Jacques déjà nommé: pour être propriétaire doit-on cueillir des lauriers ? Et n’y aurait-il pas plus de justice à décerner de l’orge ou de la luzerne d’honneur à l’animal le mieux fait, le plus opulent ? Non, les prix leur passent par dessus les cornes; leur victoire ne fait que mieux les désigner au couteau fatal. Les prix d’honneur d’hier seront le roast beef et le gigot de demain. Ah ! s’ils pouvaient parler autrement que dans les fables de La Fontaine ! mais ce sont des choses, et les choses sont muettes. Les Mathurins emporteront leur coupe d’argent, les Jacques leur médaille d’or, et les vrais lauréats seront offerts à l’appétit parisien.

Il y a longtemps que Virgile a écrit : « Sic vos non vobis … » Ce qui veut dire que rarement la récompense se donne au mérite. J’ai entendu beaucoup de mugissements et de bêlements qui n’avaient peut-être pas d’autre sens; et tandis que les autorités proclamaient des noms retentissants comme : M. le comte de Falloux, M. le comte de Pontavice, M. le duc de Fitz-James, on eût pu recueillir l’écho sourd des hou ! hou ! hou ! bé-é-é-é !

C’était la protestation des héros de la fête, de ceux qu’on saluait pour les manger !

 « Guignol, Journal. »  Paris, 1863.