Le tombeau de Baudelaire

baudelaire

Il y a eu, le 6 septembre dernier, soixante quatre ans que Baudelaire est mort. On aurait pu espérer que quelques-uns de ceux qui se réclament, à tous propos, du poète maudit, auraient pris, plaisir à se réunir ce jour-là autour de sa tombe. Il n’en fut rien… Quelques fervents vinrent cependant déposer sur la pierre une fleur, une pierre et murmurer quelques prières…

La plupart de ceux qui veulent honorer Baudelaire, ignorent même où il fut enterré. Car la tombe un peu dramatique qui, dans le cimetière Montparnasse, passe pour contenir ses restes ne les contient pas. Le démon prétentieux qui la surmonte, avec son masque tourmenté et grimaçant convenait à merveille pour servir d’affiche à la dernière demeure de celui qui scandalisa si fort les moeurs bourgeoises, voici trois quarts de siècle…

Mais celui qui ne connut point le repos pendant sa vie, ne le connut point aussitôt après sa mort… On batailla autour de son cadavre, et la mère de Baudelaire finit par obtenir la possibilité de déménager les restes de son fils et de leur donner une sépulture à son goût. Baudelaire est donc enterré à l’autre bout du cimetière et ce tombeau ne reçoit la visite que de quelques initiés.

Qu’importe ! La ferveur des dévots n’en est point à une erreur près. Et tout est dans l’intention… L’ombre du poète n’a qu’un tout petit chemin à suivre pour errer et venir recueillir les lauriers et l’encens des admirateurs mal informés… et les morts, s’ils aiment encore la gloire, doivent flairer de loin la bonne odeur de la louange et des regrets.

« L’Africain : hebdomadaire illustré. »  Alger, 1931.
Illustration : Georges-Antoine Rochegrosse.

Messages de Mars, de la Lune… ou du Soleil ?

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Sommes-nous en présence de l’événement le plus sensationnel et le plus imprévu ? L’homme est-il sur le point d’entrer en communication avec des êtres existant quelque part dans cette étendue interminable qui est le ciel ? Toujours est-il que des stations de T.S.F. auraient reçu des signaux particuliers qui sont aussi fréquents le jour que la nuit et qui prendraient la forme de combinaisons de lettres ne signifiant rien.

Le célèbre technicien de la T.S.F., M. Marconi, aurait déclaré que ces signaux paraissent venir de fort loin car ils sont perçus avec une égale intensité sur tous les points de la surface de la terre, et il aurait affirmé que le phénomène ne peut s’expliquer que si on donne à ces sortes de messages une origine située hors de la terre ou de l’atmosphère de la terre, laquelle ne s’étend probablement pas à plus de 200 à 300 kilomètres du sol. En un mot, ces radios inintelligibles pour l’homme viendraient des espaces interplanétaires.

Mais alors, nous voici revenus aux conceptions de plusieurs auteurs célèbres qui avaient imaginé que les planètes que nous admirons dans le ciel sont peuplées comme la terre et nous assisterions à des essais de communication avec notre globe. D’où viendraient donc ces messages. De la Lune ? Peut-être, puisqu’un astronome de haute réputation, le professeur Pickering annonçait dernièrement qu’il avait constaté des signes de vie dans notre satellite.

Ce serait alors des frères lunaires méconnus jusqu’ici qui nous souhaiteraient la bonne année à 400.000 kilomètres de distance, ce qui, en vérité, est assez mesquin en regard de l’immensité.

Mais ces messages peuvent aussi venir de la mystérieuse planète Mars, ce qui serait plus fort, car la distance qui nous sépare d’elle est de 77 millions de kilomètres. II est vrai que de récentes investigations faites par le professeur Lœwel, avec son télescope géant, lui auraient donné quelques raisons de croire que la vie existe dans Mars. Ses canaux dont la configuration ne peut s’expliquer sans une intervention spéciale, changeraient lentement de place avec le temps comme si des ouvriers conscients en modifiaient le plan suivant les circonstances. Wells aurait donc été plus qu’un romancier. Les Martiens, après s’être révélés à nous comme des ingénieurs extraordinaires, se montreraient maintenant des physiciens hors ligne capables de construire des instruments de signalisation pour correspondre avec les autres planètes.

En tout cas, ils seraient plus forts que les Terriens ; en effet, nos stations de T.S.F. ne pourraient envoyer des ondes jusque dans Mars, car nos ondes ne peuvent, pour ainsi dire pas, surtout de jour, traverser les hautes couches de l’atmosphère que le soleil rend conductrices et qui réfléchissent nos émissions vers le sol !

Malheureusement, le mystère est loin d’être éclairci, car nos postes de T.S.F. de la Tour Eiffel ou autres dont la puissance de réception est énorme, n’ont rien perçu de ces mes-sages extraordinaires. Or, s’il s’agissait d’émissions martiennes, celles-ci seraient reçues partout, pendant le même laps de temps bien défini, la nuit de préférence, et elles auraient partout la même longueur d’onde. Jusqu’ici, il ne semble pas qu’il en ait été ainsi. Il faut donc attendre de nouvelles observations.

Maintenant, ces « signaux » peuvent aussi être causés par des orages magnétiques, par des perturbations électriques se produisant dans le soleil et qui auraient affecté nos appareils de T.S.F. Les ondes solaires ainsi produites, auraient voyagé à travers l’éther et parcouru 148 millions de kilomètres.

Ce phénomène extraordinaire n’a rien qui doive nous surprendre, car il est bien connu. C’est un phénomène naturel qui se renouvelle fréquemment. Chaque fois qu’il se produit des perturbations dans le soleil, des modifications dans la forme des taches solaires par exemple, il se forme sur notre globe des courants qui impressionnent nos postes de T.S.F., gênent ou même interrompent nos communications et font croire aussi à des sortes d’émissions lointaines dont seulement certains traits ou points arrivent aux oreilles des radiotélégraphistes. C’est le brouillage depuis longtemps honni par les opérateurs, causé par les courants dits parasites auxquels on ne fait attention que parce que toutes les réceptions se trouvent souvent impossibles.

Souhaitons qu’il n’en soit pas ainsi et que nous puissions bientôt apprendre que nous sommes à la veille d’être renseignés sur la vie des habitants de Mars ou de la Lune, grâce à leur savoir très supérieur au nôtre.

« Le Miroir : publication hebdomadaire. »  Paris, 1920. 

 

C’est le chat !

paintings-cats-1920x1200-wallpaper-1636581C’est le chat ! locution proverbiale née de l’accusation mensongère trop souvent portée contre la dynastie des Rominagrobis. Le chat n’est-il point, en effet, l’éditeur responsable de toutes les maladresses des serviteurs, de tous leurs gaspillages, de toutes leurs gourmandises ? Qui a brisé ? Qui a dérobé ? Qui a sali ? Qui a dévoré ? C’est le chat ! toujours le chat ! L’office et la cuisine sont remplis de chats imaginaires qui mettent tout au pillage.

Vous les voyez ici représentés et à l’oeuvre; c’est l’illustration du conte que la cuisinière racontera ce soir à sa maîtresse, Iliade peinte de cet Achille à qui tous les désastres sont attribués par l’ennemi.

Juste conséquence des fâcheuses renommées ! la calomnie a le champ libre parce que le caractère de l’accusé rend tous les crimes vraisemblables. La mauvaise réputation ne nous fait pas seulement responsables des crimes commis, mais de ceux que nous pourrions commettre. Quoi qu’en ait dit la Fontaine dans les Animaux malades de la peste, le rôle de bouc émissaire incombe moins souvent à l’inoffensif maître Aliboron qu’aux maraudeurs de garde-manger, de basses-cours ou de bergeries. À chaque méfait on dira moins : C’est l’âne ! que : C’est le renard ! C’est le loup ! C’est le chat !

Ah ! si ces derniers pouvaient jamais prendre la parole, que de mensonges domestiques ! combien de vertus hypocrites descendraient à leur tour sur la sellette ! Et hors de la cuisine même, que de choses et de personnes servent ainsi à masquer nos méchantes actions. Moralistes moroses qui accusez le siècle; esprits timides lançant l’anathème sur tout ce qui s’écrit; misanthropes qui attribuez chaque malheur à la méchanceté des hommes; satiriques anathématisant tour à tour l’enthousiasme, la poésie, l’amour: n’imitez-vous pas la servante trompeuse ? n’avez-vous point aussi votre chat, sur lequel tout retombe aveuglément ? Hélas ! ce n’est point seulement à la cuisine que l’on s’efforce de charger un autre de ses propres sottises; le monde entier n’est occupé que de cela.

Chacun cherche sur qui ou sur quoi il peut rejeter sa faute; celui qu’on accuse toujours le dernier c’est soi-même, et tous les hommes pourraient prendre pour devise, comme la cuisinière de notre artiste, la phrase populaire et symbolique : C’est le chat !

« Almanach du Magasin pittoresque. »  Paris, 1855.

 

Scandale au Chef-lieu

Henri-Rousseau

Chacun sait que dans les petites villes de province, on est plus attentif qu’ailleurs à tout ce qui peut fournir la matière d’un scandale. Ce n’est pas que la curiosité y soit particulièrement malveillante, mais l’existence y est si avare de surprises, que les gens sont volontiers à l’affût des événements capables de rompre le cours monotone des habitudes. Dans une ville de dix mille âmes, les habitants se connaissent et sont entre eux comme des voisins. Rien, dans les gestes quotidiens d’un individu ne peut constituer un aliment nouveau pour un autre individu. Chacun est étreint par ses propres habitudes et par celles d’autrui, qui font partie de sa vie. Cette uniformité d’un univers trop parfaitement exploré ne favorise que de mornes rêveries. Aussi le scandale y est-il accueilli comme une évasion, une fenêtre ouverte sur le large. Il est aussi une revanche de l’individu sur la société.

Dans les vastes agglomérations, les êtres vivent au rythme des foules auxquelles ils sont intégrés et n’ont guère le sentiment de leur dépendance. Perdus, isolés au milieu de ce foisonnement, l’automatisme des grands nombres qui les meut ne les empêche pas de croire à leur liberté. Ils n’ont de la société qu’une vue abstraite, intellectuelle, leur permettant de se sentir autonomes. Le communisme (ou plutôt la communité) est pour eux un concept qui n’a rien d’oppressant, car ils n’en ont pas la sensation. Au contraire, dans une petite ville, l’individu a une connaissance immédiate, matérielle, de la vie en société. Il en découvre la structure, l’économie, le mécanisme sentimental, sans avoir besoin d’y réfléchir, parce qu’il y a personnellement une situation qui n’est semblable à aucune autre et qui lui fait sentir à chaque instant les limites de sa liberté en même temps que le poids de ses obligations. La police, la municipalité, le patronat, la finance ne sont pas des puissances lointaines ou anonymes. Il les connaît, il sait dans quelle mesure il participe à l’équilibre de leurs combinaisons; il peut suivre et même prévoir le retentissement de leurs gestes dans son univers. Pour lui, la morale n’est pas cet ensemble de formules auquel d’autres hommes, plus heureux, croient obéir par inclination, c’est une comptabilité. La vie communiste des petites villes et des cercles bourgeois le tient serré dans son réseau et le fait rêver à ces existences qui s’écoulent, anonymes et parallèles, dans les vastes rassemblements humains. Prisonnier, je dirais presque « fonctionnaire » de la vie en commun, il appelle le scandale qui pourra détraquer le mécanisme de son univers sans toutefois l’exposer trop gravement.

Le plaisir que procure aux habitants d’une petite ville un événement scandaleux n’est donc pas seulement de curiosité ou de sadisme, il est surtout la satisfaction d’un instinct anarchique. Pour un homme habitué depuis sa naissance dans le respect de certaines familles riches et puissantes, l’infamie ou le malheur qui les humilie est presque une aventure personnelle. De lui à elles, un rapport qu’il croyait constant vient de se modifier, au moins pour un temps. Il peut les mépriser, concevoir des doutes sur l’équité d’un certain classement des valeurs sociales. L’abaissement d’un personnage important, par des répercussions sentimentales et parfois matérielles, crée un trouble passager, mais qui est comme la promesse d’une rupture d’équilibre. S’il s’agit d’une histoire de pot-de-vin compromettant la municipalité, le scandale peut prendre des proportions telles qu’il en résulte une apparence de bouleversement. Pendant quelques jours ou quelques semaines, les habitants entretiennent l’illusion que la vie se détraque. Illusion toujours déçue, car pour les changements profonds, la partie ne se joue jamais chez eux. D’ailleurs ils ne recherchent guère autre chose qu’un plaisir intellectuel et ne manifestent leur indignation qu’avec prudence. Dans une petite ville, on est tenu de ménager le fauteur de scandale, car il faut compter avec les surprises de l’avenir et les retours de fortune. D’autre part, on se heurte presque toujours à une résistance solidement organisée. Accabler le coupable, c’est s’exposer au ressentiment d’une tribu, d’une caste, d’une corporation ou d’un parti politique.

Sans doute existe-t-il des puissances intéressées au développement du scandale, mais leur appui n’est pas sûr. En principe, un homme compromis dans un scandale, si ses opinions politiques le situent à gauche, doit s’attendre à l’hostilité des gens de droite. Pratiquement, il ne court aucun risque de leur fait, soit parce qu’il appartient à la bourgeoisie qui s’emploiera pour lui en bloc, soit parce que sa femme entretient des intelligences dans le clergé. Homme de droite, il sera gardé par sa surface commerciale ou par le Président de la Libre Pensée avec lequel il est en relations d’affaires. La communauté des intérêts va si loin qu’elle impose des complicités malgré la haine et la discorde. Aussi le scandale demeure-t-il le plus souvent un recours de l’imagination, et quand par hasard il devient public, on en jouit silencieusement. Les commentaires se font sous le manteau ou en famille. Parfois lorsque les magistrats ont commis une faute dans l’administration des intérêts communaux, il arrive qu’une feuille locale se saisisse de l’affaire et qu’une polémique s’engage avec la feuille adverse. Mais le public assiste au débat en simple spectateur. Il ne se sent pas en contact direct avec l’événement qui en fait l’objet.

Au fond, les seuls scandales dont la petite ville se puisse repaître librement sont les scandales de l’alcôve. Les malheurs d’un jaloux, d’une fille mère, les exploits galants d’un curé, suscitent d’ailleurs moins d’indignation que de gaîté. Celle-ci, souvent cruelle, est rarement le masque de l’indulgence ou de la pitié. En général, l’infortune d’un époux lui est imputée comme une faiblesse et même comme une tare. Cela tient, sans doute, à une conception patriarcale de la famille, le cocuage étant considéré comme une déchéance de l’autorité du chef. La maternité survenue en dehors du mariage n’est pas vue moins sévèrement. Bien que le préjugé moral soit moins fort depuis quelques années, le mépris s’attache encore à cet accident comme au témoignage de la plus insigne bêtise.

Marcel Aymé.

La boîte aux lettres près du ciel

nativité

Un de nos grands magasins a eu l’ingénieuse et délicate idée de placer sur sa belle terrasse, au-dessus des toits de Paris, une énorme boîte aux lettres pour que les enfants (les « petits » qui écrivent au Père Noël) aient l’illusion de voir leur « correspondance » mise en lieu sûr, tout près, du ciel, tout près de ces cheminées par lesquelles descend le Bonhomme, distributeur de jouets et de cadeaux. Hier, notre distingué collaborateur, Grégoire Leclos, a été témoin d’une scène, qu’on ne lira pas sans intérêt :

Dans l’ascenseur qui, d’un glissement doux s’élève vers les régions des  « ciels de lit » et de « l’ameublement », la petite fille aux yeux noirs se tient coit.

Sa menotte crispée serre la belle enveloppe rose (du papier à maman) qui recèle sa lettre la plus grave de l’année. Elle ne fut pas écrite sans peine et sans pâtés, cette lettre rose ! Mais tout y est dit. La liste des demandes est en ordre, numérotée, avec les points et les tirets qu’il faut.

La petite fille aux yeux noirs gravit les étages du magasin. Elle a dépassé celui des corsets, bornés au matérialisme ; celui des articles de bureau, aux airs sévères, aux vanités perfectionnées. Elle monte rapidement aux tissus, devant le tulle illusion

La voici dans la Chine où sont les chimères, puis à l’Ancien ou, sur les vieux bois, flottent encore quelques légendes. Un déclic. Elle est en plein rêve.

L’ascenseur s’est arrêté. La petite fille passe le grillage métallique. Son cœur bat très fort. Dame ! Mettez-vous à sa place ! La croyance au bonheur de la vie ne commence-t-elle pas à la fable de Noël ? C’est le mystère de sa petite âme qu’elle va déposer dans la corbeille au surnaturel courrier.

Elle étend le bras, mais reste soudain interdite. Ses grands yeux fixes et ses joues qui rougissent, trahissent sa puérile détresse. Fébrilement, elle décachette la lettre, la relit et se tourmente. Oui, c’est bien cela ; elle n’a oublié qu’une chose mais cette chose est essentielle. Le petit Noël, qui est, comme on le lui a dit, le fils du bon Dieu et de la sainte Vierge sera sûrement fâché et n’apportera rien à la petite fille aux yeux noirs.

Comment faire ? Prête à pleurer, elle confie son secret à ceux qui l’interrogent. Si l’on voulait lui prêter une plume…

Quoi ! ce n’était que cela ?

Dans la petite main malhabile, le stylo d’un « papa » complaisant se trouve en danger. La plume dorée trace des lignes cahotantes. Ce sont les mots qui plairont à Noël, les mots qui le feront sourire et l’inciteront à combler les vœux de la petite fille, les mots ingénus (un peu politiques tout de même),  mais si jolis. On lit :

« Petit Jésus, embrassez bien vos parents pour moi ! »

Puis, tranquillisée, la petite fille aux yeux noirs, confiante et joyeuse, cachette sa lettre et redescend vers la terre, où la pauvre humanité s’écrase, entre la « mercerie » et les fleurs en chiffon.

« Comoedia. » Grégoire Leclos, Paris, 1927.
Illustration : « Nativité », Charles Le Brun.

Le ballon captif

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L’autre matin, je rencontrai H. D…, qui est bien l’homme le plus informé de tout Paris. Or, comme je suis très friand d’actualité, c’est un vrai bonheur pour moi quand je rencontre ce fin causeur ; je suis toujours sûr d’en tirer plume ou aile.

Donc, hier je l’abordai, et, lui tendant la main, je m’écriai :

Quelle nouvelle aujourd’hui ?
— Le ballon.
— Le ballon, nous y reviendrons ; dites-moi d’abord ce que vous savez de la guerre.
— Le ballon dont je vous parle n’est pas un ballon vulgaire.
— J’entends bien ; mais la guerre non plus n’est pas chose vulgaire.
— C’est bête comme tout ; ça s’arrangera. Figurez-vous que ce ballon captif s’élèvera à six cents mètres.
— Quelle est l’opinion du monde politique ?
— Six cents mètres, mon cher, c’est énorme !
— Je ne dis pas, mais…
— Savez-vous que c’est quelque chose comme une douzaine de colonnes Vendôme superposées.
— C’est énorme ! mais…
— Je voudrais bien vous voir dégringoler d’une pareille hauteur.
— Vous êtes bien aimable ; mais je vous avoue que je préférerais quelques renseignements utiles ou intéressants.
— Vous tombez à pique, rien de plus intéressant, mon cher. Ce géant avalera vingt-cinq mille mètres de gaz.
— Je ne dis pas…
— Vingt-cinq mille mètres ! pour sept mille huit cents francs de gaz : de quoi éclairer l’Opéra pendant quinze représentations et Trouville pendant trois mois.
— En effet c’est formidable.
— Ce n’est rien du tout. Savez-vous ce qu’il faudra d’étoffe pour cette boule ?
— Je ne m’en doute pas.
— Eh bien, mon cher, avec ce qu’il faudra de soie, on pourrait habiller mille jolies femmes ; avec ce qu’il faudra de mousseline, on pourrait
vêtir toutes les petites filles pauvres qui vont faire leur première communion à Pâques.
— C’est effrayant !
— Ce n’est rien du tout. Vous savez que le ballon captif, comme la plupart des ballons, est entouré d’un filet ?
— Oui, il me semble avoir remarqué ça.
— Eh bien, devinez, je vous prie, ce qu’il faudra de cordes croisées pour entourer ce monstre volant ?
— Je donne ma langue aux chats.
— Six mille huit cents kilogrammes.
— Vous dites ?
— Je dis : six mille huit cents kilogrammes. En longueur, quelque chose comme dix lieues ; une corde à entourer les fortifications de Paris.
— Et vous croyez que tout cela s’enlèvera ?
— Comme une plume. Le câble se dévidera sur un treuil de onze mètres, tout en fonte et pesant des milliers de kilos.
— Diable ! mais, pour dérouler ça, ça sera dur ?
— On l’avait craint d’abord ; mais il paraît qu’une simple machine à vapeur, de la force de deux cent cinquante-quatre chevaux, sera suffisante.
— C’est bien heureux.
— Vous ne me questionnez pas sur la nacelle ?
— Cher ami, je n’ose pas ; si je n’avais affaire à vous, je croirais à une mystification.
— La nacelle sera quelque chose comme le cirque de la fête de Saint-Cloud ; cent cinquante personnes s’y promèneront à l’aise. On voulait y mettre un piano, mais on a réfléchi : on se contentera d’un orgue. Il y aura également un café-restaurant. Je connais la dame qui va tenir le comptoir ; elle est très bien. Quand je pense que cette pauvre petite personne blonde va faire, en six mois, six mille quatre cents voyages au ciel, ça ne laisse pas que de me rendre rêveur. A sa place, j’aimerais autant faire le tour du monde : elle en serait quitte pour quatre-vingts jours.
— Ça ferait plaisir à Verne. Et combien coûtera l’ascension ?
— Un franc ; c’est pour rien.

En 1868, il y avait aussi un ballon captif, mais dans des proportions fort minimes.

Une pauvre vieille femme de la campagne était venue visiter l’Exposition, et ses neveux, qui étaient des chenapans, s’imaginèrent de la faire monter en ballon. On lui montra la machine.

Pas aujourd’hui, dit la bonne femme qui ouvrait de grands yeux de paysanne stupéfiée.
— Vous avez peur ?
— Non ; demain.

Le lendemain, les coquins de neveux tentèrent l’expérience ; la bonne femme monta dans la nacelle comme si elle n’eût fait que ça toute sa vie. A la descente, on remarqua que les poches de sa robe était extrêmement gonflées.

Qu’avez-vous donc là-dedans ? lui demanda-t-on.
— Mais, fit la bonne vieille, du pain, du saucisson et une chopine de vin.
— Pour quoi faire, grand Dieu ?
— Tiens ! j’avais remarqué que la corde était mince, et, si elle s’était cassée, je n’aurais pas été bien aise de rester là-haut toute la nuit sans souper.

« Les Plumeurs d’oiseaux. » Jules Noriac , Paris, 1884.