Scandale au Chef-lieu

Henri-Rousseau

Chacun sait que dans les petites villes de province, on est plus attentif qu’ailleurs à tout ce qui peut fournir la matière d’un scandale. Ce n’est pas que la curiosité y soit particulièrement malveillante, mais l’existence y est si avare de surprises, que les gens sont volontiers à l’affût des événements capables de rompre le cours monotone des habitudes. Dans une ville de dix mille âmes, les habitants se connaissent et sont entre eux comme des voisins. Rien, dans les gestes quotidiens d’un individu ne peut constituer un aliment nouveau pour un autre individu. Chacun est étreint par ses propres habitudes et par celles d’autrui, qui font partie de sa vie. Cette uniformité d’un univers trop parfaitement exploré ne favorise que de mornes rêveries. Aussi le scandale y est-il accueilli comme une évasion, une fenêtre ouverte sur le large. Il est aussi une revanche de l’individu sur la société.

Dans les vastes agglomérations, les êtres vivent au rythme des foules auxquelles ils sont intégrés et n’ont guère le sentiment de leur dépendance. Perdus, isolés au milieu de ce foisonnement, l’automatisme des grands nombres qui les meut ne les empêche pas de croire à leur liberté. Ils n’ont de la société qu’une vue abstraite, intellectuelle, leur permettant de se sentir autonomes. Le communisme (ou plutôt la communité) est pour eux un concept qui n’a rien d’oppressant, car ils n’en ont pas la sensation. Au contraire, dans une petite ville, l’individu a une connaissance immédiate, matérielle, de la vie en société. Il en découvre la structure, l’économie, le mécanisme sentimental, sans avoir besoin d’y réfléchir, parce qu’il y a personnellement une situation qui n’est semblable à aucune autre et qui lui fait sentir à chaque instant les limites de sa liberté en même temps que le poids de ses obligations. La police, la municipalité, le patronat, la finance ne sont pas des puissances lointaines ou anonymes. Il les connaît, il sait dans quelle mesure il participe à l’équilibre de leurs combinaisons; il peut suivre et même prévoir le retentissement de leurs gestes dans son univers. Pour lui, la morale n’est pas cet ensemble de formules auquel d’autres hommes, plus heureux, croient obéir par inclination, c’est une comptabilité. La vie communiste des petites villes et des cercles bourgeois le tient serré dans son réseau et le fait rêver à ces existences qui s’écoulent, anonymes et parallèles, dans les vastes rassemblements humains. Prisonnier, je dirais presque « fonctionnaire » de la vie en commun, il appelle le scandale qui pourra détraquer le mécanisme de son univers sans toutefois l’exposer trop gravement.

Le plaisir que procure aux habitants d’une petite ville un événement scandaleux n’est donc pas seulement de curiosité ou de sadisme, il est surtout la satisfaction d’un instinct anarchique. Pour un homme habitué depuis sa naissance dans le respect de certaines familles riches et puissantes, l’infamie ou le malheur qui les humilie est presque une aventure personnelle. De lui à elles, un rapport qu’il croyait constant vient de se modifier, au moins pour un temps. Il peut les mépriser, concevoir des doutes sur l’équité d’un certain classement des valeurs sociales. L’abaissement d’un personnage important, par des répercussions sentimentales et parfois matérielles, crée un trouble passager, mais qui est comme la promesse d’une rupture d’équilibre. S’il s’agit d’une histoire de pot-de-vin compromettant la municipalité, le scandale peut prendre des proportions telles qu’il en résulte une apparence de bouleversement. Pendant quelques jours ou quelques semaines, les habitants entretiennent l’illusion que la vie se détraque. Illusion toujours déçue, car pour les changements profonds, la partie ne se joue jamais chez eux. D’ailleurs ils ne recherchent guère autre chose qu’un plaisir intellectuel et ne manifestent leur indignation qu’avec prudence. Dans une petite ville, on est tenu de ménager le fauteur de scandale, car il faut compter avec les surprises de l’avenir et les retours de fortune. D’autre part, on se heurte presque toujours à une résistance solidement organisée. Accabler le coupable, c’est s’exposer au ressentiment d’une tribu, d’une caste, d’une corporation ou d’un parti politique.

Sans doute existe-t-il des puissances intéressées au développement du scandale, mais leur appui n’est pas sûr. En principe, un homme compromis dans un scandale, si ses opinions politiques le situent à gauche, doit s’attendre à l’hostilité des gens de droite. Pratiquement, il ne court aucun risque de leur fait, soit parce qu’il appartient à la bourgeoisie qui s’emploiera pour lui en bloc, soit parce que sa femme entretient des intelligences dans le clergé. Homme de droite, il sera gardé par sa surface commerciale ou par le Président de la Libre Pensée avec lequel il est en relations d’affaires. La communauté des intérêts va si loin qu’elle impose des complicités malgré la haine et la discorde. Aussi le scandale demeure-t-il le plus souvent un recours de l’imagination, et quand par hasard il devient public, on en jouit silencieusement. Les commentaires se font sous le manteau ou en famille. Parfois lorsque les magistrats ont commis une faute dans l’administration des intérêts communaux, il arrive qu’une feuille locale se saisisse de l’affaire et qu’une polémique s’engage avec la feuille adverse. Mais le public assiste au débat en simple spectateur. Il ne se sent pas en contact direct avec l’événement qui en fait l’objet.

Au fond, les seuls scandales dont la petite ville se puisse repaître librement sont les scandales de l’alcôve. Les malheurs d’un jaloux, d’une fille mère, les exploits galants d’un curé, suscitent d’ailleurs moins d’indignation que de gaîté. Celle-ci, souvent cruelle, est rarement le masque de l’indulgence ou de la pitié. En général, l’infortune d’un époux lui est imputée comme une faiblesse et même comme une tare. Cela tient, sans doute, à une conception patriarcale de la famille, le cocuage étant considéré comme une déchéance de l’autorité du chef. La maternité survenue en dehors du mariage n’est pas vue moins sévèrement. Bien que le préjugé moral soit moins fort depuis quelques années, le mépris s’attache encore à cet accident comme au témoignage de la plus insigne bêtise.

Marcel Aymé.
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