La boîte aux lettres près du ciel

nativité

Un de nos grands magasins a eu l’ingénieuse et délicate idée de placer sur sa belle terrasse, au-dessus des toits de Paris, une énorme boîte aux lettres pour que les enfants (les « petits » qui écrivent au Père Noël) aient l’illusion de voir leur « correspondance » mise en lieu sûr, tout près, du ciel, tout près de ces cheminées par lesquelles descend le Bonhomme, distributeur de jouets et de cadeaux. Hier, notre distingué collaborateur, Grégoire Leclos, a été témoin d’une scène, qu’on ne lira pas sans intérêt :

Dans l’ascenseur qui, d’un glissement doux s’élève vers les régions des  « ciels de lit » et de « l’ameublement », la petite fille aux yeux noirs se tient coit.

Sa menotte crispée serre la belle enveloppe rose (du papier à maman) qui recèle sa lettre la plus grave de l’année. Elle ne fut pas écrite sans peine et sans pâtés, cette lettre rose ! Mais tout y est dit. La liste des demandes est en ordre, numérotée, avec les points et les tirets qu’il faut.

La petite fille aux yeux noirs gravit les étages du magasin. Elle a dépassé celui des corsets, bornés au matérialisme ; celui des articles de bureau, aux airs sévères, aux vanités perfectionnées. Elle monte rapidement aux tissus, devant le tulle illusion

La voici dans la Chine où sont les chimères, puis à l’Ancien ou, sur les vieux bois, flottent encore quelques légendes. Un déclic. Elle est en plein rêve.

L’ascenseur s’est arrêté. La petite fille passe le grillage métallique. Son cœur bat très fort. Dame ! Mettez-vous à sa place ! La croyance au bonheur de la vie ne commence-t-elle pas à la fable de Noël ? C’est le mystère de sa petite âme qu’elle va déposer dans la corbeille au surnaturel courrier.

Elle étend le bras, mais reste soudain interdite. Ses grands yeux fixes et ses joues qui rougissent, trahissent sa puérile détresse. Fébrilement, elle décachette la lettre, la relit et se tourmente. Oui, c’est bien cela ; elle n’a oublié qu’une chose mais cette chose est essentielle. Le petit Noël, qui est, comme on le lui a dit, le fils du bon Dieu et de la sainte Vierge sera sûrement fâché et n’apportera rien à la petite fille aux yeux noirs.

Comment faire ? Prête à pleurer, elle confie son secret à ceux qui l’interrogent. Si l’on voulait lui prêter une plume…

Quoi ! ce n’était que cela ?

Dans la petite main malhabile, le stylo d’un « papa » complaisant se trouve en danger. La plume dorée trace des lignes cahotantes. Ce sont les mots qui plairont à Noël, les mots qui le feront sourire et l’inciteront à combler les vœux de la petite fille, les mots ingénus (un peu politiques tout de même),  mais si jolis. On lit :

« Petit Jésus, embrassez bien vos parents pour moi ! »

Puis, tranquillisée, la petite fille aux yeux noirs, confiante et joyeuse, cachette sa lettre et redescend vers la terre, où la pauvre humanité s’écrase, entre la « mercerie » et les fleurs en chiffon.

« Comoedia. » Grégoire Leclos, Paris, 1927.
Illustration : « Nativité », Charles Le Brun.

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