Le ballon captif

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L’autre matin, je rencontrai H. D…, qui est bien l’homme le plus informé de tout Paris. Or, comme je suis très friand d’actualité, c’est un vrai bonheur pour moi quand je rencontre ce fin causeur ; je suis toujours sûr d’en tirer plume ou aile.

Donc, hier je l’abordai, et, lui tendant la main, je m’écriai :

Quelle nouvelle aujourd’hui ?
— Le ballon.
— Le ballon, nous y reviendrons ; dites-moi d’abord ce que vous savez de la guerre.
— Le ballon dont je vous parle n’est pas un ballon vulgaire.
— J’entends bien ; mais la guerre non plus n’est pas chose vulgaire.
— C’est bête comme tout ; ça s’arrangera. Figurez-vous que ce ballon captif s’élèvera à six cents mètres.
— Quelle est l’opinion du monde politique ?
— Six cents mètres, mon cher, c’est énorme !
— Je ne dis pas, mais…
— Savez-vous que c’est quelque chose comme une douzaine de colonnes Vendôme superposées.
— C’est énorme ! mais…
— Je voudrais bien vous voir dégringoler d’une pareille hauteur.
— Vous êtes bien aimable ; mais je vous avoue que je préférerais quelques renseignements utiles ou intéressants.
— Vous tombez à pique, rien de plus intéressant, mon cher. Ce géant avalera vingt-cinq mille mètres de gaz.
— Je ne dis pas…
— Vingt-cinq mille mètres ! pour sept mille huit cents francs de gaz : de quoi éclairer l’Opéra pendant quinze représentations et Trouville pendant trois mois.
— En effet c’est formidable.
— Ce n’est rien du tout. Savez-vous ce qu’il faudra d’étoffe pour cette boule ?
— Je ne m’en doute pas.
— Eh bien, mon cher, avec ce qu’il faudra de soie, on pourrait habiller mille jolies femmes ; avec ce qu’il faudra de mousseline, on pourrait
vêtir toutes les petites filles pauvres qui vont faire leur première communion à Pâques.
— C’est effrayant !
— Ce n’est rien du tout. Vous savez que le ballon captif, comme la plupart des ballons, est entouré d’un filet ?
— Oui, il me semble avoir remarqué ça.
— Eh bien, devinez, je vous prie, ce qu’il faudra de cordes croisées pour entourer ce monstre volant ?
— Je donne ma langue aux chats.
— Six mille huit cents kilogrammes.
— Vous dites ?
— Je dis : six mille huit cents kilogrammes. En longueur, quelque chose comme dix lieues ; une corde à entourer les fortifications de Paris.
— Et vous croyez que tout cela s’enlèvera ?
— Comme une plume. Le câble se dévidera sur un treuil de onze mètres, tout en fonte et pesant des milliers de kilos.
— Diable ! mais, pour dérouler ça, ça sera dur ?
— On l’avait craint d’abord ; mais il paraît qu’une simple machine à vapeur, de la force de deux cent cinquante-quatre chevaux, sera suffisante.
— C’est bien heureux.
— Vous ne me questionnez pas sur la nacelle ?
— Cher ami, je n’ose pas ; si je n’avais affaire à vous, je croirais à une mystification.
— La nacelle sera quelque chose comme le cirque de la fête de Saint-Cloud ; cent cinquante personnes s’y promèneront à l’aise. On voulait y mettre un piano, mais on a réfléchi : on se contentera d’un orgue. Il y aura également un café-restaurant. Je connais la dame qui va tenir le comptoir ; elle est très bien. Quand je pense que cette pauvre petite personne blonde va faire, en six mois, six mille quatre cents voyages au ciel, ça ne laisse pas que de me rendre rêveur. A sa place, j’aimerais autant faire le tour du monde : elle en serait quitte pour quatre-vingts jours.
— Ça ferait plaisir à Verne. Et combien coûtera l’ascension ?
— Un franc ; c’est pour rien.

En 1868, il y avait aussi un ballon captif, mais dans des proportions fort minimes.

Une pauvre vieille femme de la campagne était venue visiter l’Exposition, et ses neveux, qui étaient des chenapans, s’imaginèrent de la faire monter en ballon. On lui montra la machine.

Pas aujourd’hui, dit la bonne femme qui ouvrait de grands yeux de paysanne stupéfiée.
— Vous avez peur ?
— Non ; demain.

Le lendemain, les coquins de neveux tentèrent l’expérience ; la bonne femme monta dans la nacelle comme si elle n’eût fait que ça toute sa vie. A la descente, on remarqua que les poches de sa robe était extrêmement gonflées.

Qu’avez-vous donc là-dedans ? lui demanda-t-on.
— Mais, fit la bonne vieille, du pain, du saucisson et une chopine de vin.
— Pour quoi faire, grand Dieu ?
— Tiens ! j’avais remarqué que la corde était mince, et, si elle s’était cassée, je n’aurais pas été bien aise de rester là-haut toute la nuit sans souper.

« Les Plumeurs d’oiseaux. » Jules Noriac , Paris, 1884.

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4 réflexions sur “Le ballon captif

      1. ‘spas? Moi qui ai vécu la plus grande partie de ma vie à l’étranger, j’avoue avoir parfois du mal à reconnaître « nos chers compatriotes… »
        🙂
        Bon, « Gavroche », je voyage lundi dans un un coin où y’a pas trop d’internet, donc… Bonnes fêtes de fin d’année.
        Brieuc

        Aimé par 1 personne

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