On a pu croire que…

avion

On a pu croire que l’avion rétrécissait le monde, on a pu croire avec Morand, que la planète parcourue à grandes enjambées ne constituait plus pour le voyageur qu’une prison mélancolique. Celui qui cherche à s’évader traîne, semble-t-il, son ennui de l’Occident à l’Orient « désert ». Il fait les cent pas dans sa cage.

L’avion qui vous enferme dans le ciel, hors de l’espace, pour une promenade sans durée, l’avion qui vous escamote à Marseille et vous ressuscite à Saïgon, l’avion qui vous dépose sans transition au cœur d’un continent qui a tourmenté toute votre enfance, lorsque vous vous penchiez sur les belles cartes en couleur, l’avion pourtant, loin de vous faire subir cette impression de hâte stérile, de halètement et d’usure, vous rend à la méditation et au loisir.

La voiture rapide abat à la minute des kilomètres de peupliers. Le chemin de fer gronde sur les ponts et s’engouffre dans les tunnels. Mais l’avion, doucement, avec mesure, vient à bout du lent voyage. Cette plaine dorée passera insensiblement, comme le clocher toujours en vue, à l’âge de la diligence. En fallait-il des coups de fouet, des cahots, des jurons, avant que l’horizon ne l’ait enseveli, ne l’ait de nouveau enfermé dans sa grande provision de paysages !…

L’avion va de pelouse en pelouse. A chaque escale on prend son temps, on s’étire, on flâne. Un voyage en avion ressemble à une partie de golf.

Ce voyage, il est vrai, n’a plus de durée, mais s’évade-t-on moins profondément s’il faut moins de temps pour s’expatrier ? Est-ce le temps perdu à besogner contre l’espace, qui favorise la délivrance que l’on poursuit dans le voyage ? Je ne le crois pas. Qu’il ait gaspillé une minute ou une année pour enfin se trouver mêlé, en Chine, à une foule inconnue, le voyageur n’y est pas moins saisi par des odeurs, des coloris et des coutumes qui le renouvellent lui-même.

Nous avons tous été bercés par des contes de fées. Le pauvre bûcheron retournait le chaton de sa bague, et, aussitôt, il se réveillait prince, dans un palais de marbre bleu.

N’avait-il pas fait, en une seconde, un grand voyage ?

Antoine de Saint-Exupéry.

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