Que penser ?

medecin

Je tiens d’un médecin de province, venu à Paris pour assister aux expériences hypnotiques du Dr Luys, l’histoire suivante :

Un jour — vers 1866 ou 1867 — il fut mandé par les parents de mademoiselle S…, une jeune fille de dix-huit ans, qui se plaignait de malaise général. Il examina la malade, s’étonna des symptômes qu’elle indiquait sans hésitation ni embarras, n’en voulut pas croire son examen, le renouvela, enfin dut se rendre à l’évidence : la jeune fille était enceinte.

Devant elle, il ne dit rien ; il prit à part la mère, dans une chambre voisine, et, avec toutes les précautions que put lui suggérer son imagination, lui communiqua la fatale nouvelle.

Madame S… jeta d’abord de hauts cris d’indignation.

Ma fille enceinte ! C’est impossible ! Vous vous trompez !

Je le voudrais, madame, fit doucement le docteur.

 — Vous vous trompez ! Vous vous trompez ! répéta-t-elle plus vivement en lui saisissant le bras, qu’elle serra énergiquement.

 — Hélas ! non, dit-il, et il énuméra, tristement, les indices trop manifestes.

Tandis qu’il parlait, madame S… passait de l’emportement aux sanglots. Quand il eut terminé :

Docteur, balbutia-t-elle, vous nous connaissez, vous connaissez Fanny, vous savez la candeur de son esprit, la fierté de son coeur… Comment supposer…

Le médecin secoua la tête sans répondre. Il n’eût jamais soupçonné pareille aventure et se demanda par quel concours de circonstances elle avait pu arriver. Mademoiselle S… appartenait à une des familles les plus riches du pays, elle avait été admirablement élevée, elle se montrait, en tout, une jeune fille accomplie… Cependant le fait inexorable n’existait pas moins.

Quel est le misérable ? s’écria brusquement madame S…, qui suivait le cours de ses pensées, je vais interroger Fanny.

Ne lui soyez pas cruelle, conseilla le médecin en prenant congé, elle est de tempérament délicat, et le malheur, sans doute, peut encore se réparer.

Le lendemain, lorsqu’il revint, il apprit, à son extrême surprise, que la jeune fille avait refusé de révéler le nom de son séducteur, qu’aux premières questions de sa mère, elle avait paru ne rien comprendre, qu’ensuite, l’interrogatoire devenant plus clair et plus détaillé, ses yeux s’étaient agrandis dans une sorte d’épouvante stupide, puis qu’elle avait eu une crise effroyable de larmes et de honte, après laquelle elle s’était écriée, en cachant sa fêle dans ses mains ! « Je ne sais rien, je n’ai commis aucune faute », et que les sollicitations les plus suppliantes n’avaient pu  lui arracher d’autre réponse.

La mère se désespérait, allant de conjectures en conjectures; elle disait au docteur :

Par moments, une voix en moi me souffle : Fanny est sincère, mais, après un peu de réflexion. Je repousse cette pensée. J’ai pensé à un viol, mais un viol ne se commet pas sans que la personne outragée conserve le souvenir de l’attentat, à moins qu’on ne l’ait endormie au moyen d’un narcotique. J’ai demandé à ma fille si, un jour quelconque, on lui avait fait boire quelque chose, elle m’a répondu : Non. Ma question était absurde d’ailleurs. Où l’événement aurait-il pu arriver ? Elle ne sort jamais sans moi, sauf le matin, pour se rendre à l’église, qui est toute proche. J’en suis donc réduite à me dire que l’intrigue se sera nouée pendant cette demi-heure de sortie et que la malheureuse se sera livrée à un amant inavouable : un homme marié peut-être ; peut-être un prêtre ! C’est affreux.

Mais il s’agissait d’aller au plus pressé. La grossesse déjà avancée menaçait de devenir bientôt apparente. Il importait que mademoiselle S… quittât la ville avant que lès soupçons se fussent éveillés et cherchât Un refuge où ne parviendraient pas les curiosités indiscrètes. Là, Une fois bien convaincue de sa maternité prochaine, elle se déciderait vraisemblablement à une confession complète. C’est ce que fit comprendre le médecin à madame S…

Deux jours plus tard, la mère et la fille étaient installées dans une petite maison de campagne isolée, à cinq ou six kilomètres de la ville, avec une femme de confiance. Et la pâleur de mademoiselle S… expliqua suffisamment son départ aux yeux de chacun; M. S…, le père, qui ignorait tout, et que l’on voulait laisser dans son ignorance le plus longtemps possible, applaudit à l’idée dès que le docteur eut touché mot de la nécessité d’un air plus salubre.

Six semaines se passèrent, pendant lesquelles vainement madame S… renouvela ses instances près de la jeune fille; celle-ci, sans cesse, répétait les mêmes paroles :

Je ne sais rien, je n’ai commis aucune faute.

Cependant le moment vint où il fallut révéler la situation à M. S… Il avait pour sa fille un véritable culte. Sa colère fut d’autant plus terrible que son adoration était plus grande. Il courut à la maison de campagne, pénétra dans la chambre où se tenait sa fille, étendue sur une chaise longue, et lui prenant violemment le poignet, il cria, emporté :

Me diras-tu le nom de ton amant ?

 — Je n’ai pas d’amant, murmura faiblement mademoiselle S…

Il secoua le bras de la jeune fille à le briser, et, d’une voix tonnante, cracha :

Parleras-tu, menteuse ?

Père, bégaya-t-elle, tu me fais mal, je ne sais rien, et elle s’évanouit.

On entraîna M. S…

Le surlendemain, on trouvait la pauvre fille morte dans son lit. Elle avait découvert une fiole de laudanum, et s’était empoisonnée. Sur la table s’étalait un chiffon de papier portant ces mots :

« Je jure que je ne sais rien et que je n’ai commis aucune faute. »

Le docteur, après avoir terminé ce récit, ajouta :

En ce temps-là, ou ne parlait point de suggestion hypnotique, et je croyais très, consciencieusement que mademoiselle S… mentait. Maintenant je doute. II. me souvient que, dans les soirées de la ville, on s’amusait à des pratiques de magnétisme. Il s’est peut-être rencontré là un lâche…

Paul Heusy. « La Revue des journaux et des livres. »  Paris, 1887.
Image d’illustration : Arthur Miles.
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