Luttes féminines

lutteuses-1933

Il sied dès l’abord de se placer sur un plan extérieur au sport. Aussi bien le cadre commande-t-il le débat. Il est naturel qu’à Tabarin, qui est un endroit montmartrois, les femmes comptent davantage que la lutte, laquelle se situe entre le french cancan remis à la mode et l’exhibition de six jeunes filles en fort simple appareil. Je dis jeunes filles pour m’exprimer comme le programme.

Maintenant je vais vous faire un peu d’histoire.

La vogue des luttes féminines à Paris se place — et cela vous surprendra peut-être — sous le signe d’un authentique poète : Pierre Varenne. Pierre Varenne conserve à Montmartre une tendresse choisie, et, soucieux
d’entretenir les traditions géniales de la Butte, il s’est fait le parrain de cet aimable spectacle. On dit généralement que les spectacles ont les
producers qu’ils méritent. Celui-là a une chance particulière. Pierre Varenne est manifestement supérieur à l’attraction dont il s’est fait bénévolement le manager.

Je ne vous nommerai pas ces demoiselles ; ce qui, d’ailleurs importe peu. Sachez seulement que les dix ou douze concurrentes représentent chacune une nation différente. Il le fallait pour la tournée qui va de pays en pays et qui se trouve de la sorte en mesure de satisfaire, partout où elle passe, les enthousiasmes locaux. La qualité internationale de la compétition excite opportunément les chauvinismes. Il ferait beau voir qu’à Tabarin la Parisienne fût battue. Cela lui arrive cependant. Ce sont des soirs de grand chahut où la surveillance est renforcée.

Je dois à Pierre Varenne une aventure singulière. Pierre Varenne, parrain apostolique, cherche à faire partager ses goûts à ses amis. Il a donc toute l’imagination d’un propagandiste. Il a trouvé ce moyen de placer d’office lesdits amis dans le jury ; et c’est ainsi que, l’an passé, je me suis trouvé un soir, derrière une table avec quelques parisiens du théâtre et du music-hall… Je m’empresse d’ajouter que la table où siège le jury n’a rien d’officiel. Elle ignore le tapis vert et l’on y sert le Champagne comme ailleurs, voire davantage qu’ailleurs. Seule, une petite sonnette figure parmi les verres à pied, ainsi qu’un autre verre renversé. C’est à Pierre Varenne que revient le soin de l’agiter. Il le fait consciencieusement : je veux dire toutes les deux minutes pour annoncer les reprises et les pauses. Encore ces deux minutes sont-elles d’un poète. De vrai, le soir en question, Pierre Varenne avait oublié sa montre. Un directeur de combat sans chronomètre, voilà semble-t-il qui situe la chose. Bref, j’ai dû prêter à Pierre Varenne un vieil oignon qui ne marque même pas les secondes. Personne d’ailleurs ne s’est aperçu de rien, même pas les concurrentes qui n’en sont pas à la recherche du temps perdu.

L’attraction commence par un roulement de caisse, comme à la foire. Derrière la rampe le rideau se lève et, sur la petite scène de Tabarin, l’on voit ces demoiselles à la parade. Elles portent un maillot noir ceinturé aux couleurs de leur pays et elles croisent fièrement leurs bras sur leurs seins de Victoires. Ne vous attendez pas à des colosses. Ces demoiselles n’arborent pas des biceps sur gigots. Elles sont belles filles, bien bâties, parfois même élégantes. Même alors qu’elles sont directement importées des Batignolles proches, elles représentent assez exactement, en raison d’un choix judicieux, le type que leur imprésario leur imposa… Il y a l’Espagnole aux hanches courbes, l’Italienne de taille grêle et callipyge, l’Américaine conforme au standard officiel, l’Allemande issue de l’éducation en plein air et de l’entraînement national, la Suédoise grande et remarquablement balancée, la Belge, la Tchécoslovaque, l’Autrichienne, enfin la Parisienne à qui l’on recommande surtout d’être gracieuse et de ce genre piquant que l’on dit montmartrois.

A cet instant, Berretrot, le speaker, les présente. Berretrot est le premier speaker de France. Il n’est pas de réunion sportive sans lui. Berretrot a une excellente voix de micro, il sait solliciter les primes et il glisse avec talent des renseignements publicitaires dans ses annonces en apparence anodines, Berretrot est une pure création de l’après-guerre. Il est directement fonction de notre époque. Berretrot ayant nommé les concurrentes, les luttes commencent.

Il est peut-être temps de vous le dire : je ne connais rien à la lutte. Cette circonstance d’ailleurs dépourvue d’importance ne m’a pas empêché, on le sait, de faire partie du jury. Si vous attendez de moi des renseignements sur le « bras roulé », « la prise en tête », « la ceinture » vous serez fortement déçu. Mais je puis vous dire les figures en somme esthétiques que les lutteuses composent sur le tapis. Car cela ne se passe pas loin. Cela se passe exactement entre les tables. Si bien que les consommateurs de Champagne sont, pour ainsi parler, à bout portant… On songe, quand la lutte n’est pas trop vive, à des ébats de jeunes chats, mais la lutte précisément est souvent assez vive.

De fait, le voisinage excitant les passions, le public ayant élu ses favorites, les encourage avec partialité Alors, le combat s’exaspère, c’est l’instant des claques sur les croupes et des coups défendus. Quand la chose est flagrante Berretrot intervient. Quand la chose s’aggrave encore, Pierre Varenne agite sa sonnette.

Un avertissement ! prononce-t-il.

Sans que cette sanction lui fasse oublier son sourire, Pierre Varenne a pour sa troupe une tendresse de père, même quand il gronde, il n ‘est jamais bien méchant. Les lutteuses le savent bien qui recommencent leurs coups interdits comme si elles n’avaient rien entendu. Cela plaît au public. Or, c’est au public qu’elles veulent plaire. Les petites lutteuses ont des âmes d’artistes…

« Audaces : revue de Paris. »  Louis Léon-Martin.  Paris, 1933.

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3 réflexions sur “Luttes féminines

      1. C’est tout-à-fait ça. À la même époque exactement, mon grand-père travaillait au Canal de Suez. Ils prenaient leurs « congés en métropole » partant de Port-Saïd en bateau jusqu’à Marseille. J’ai des photos de mon père et ma tante, enfants, sur le pont d’un paquebot semblable.

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