L’idiot

Jean-Veber

Une pauvre veuve, habitant une petite ville du nord de l’Angleterre, tenait, en plein air, une boutique de pommes et de bonbons. Elle avait un fils si complètement imbécile, qu’il ne paraissait pas même avoir l’instinct de sa propre défense.

Il était toute la journée assis aux pieds de sa mère, et toute son intelligence se bornait à l’amour qu’elle lui inspirait et à la crainte que lui causaient les petits écoliers qui se plaisaient souvent à le tourmenter. Il n’était occupé qu’à se rouler à terre, en chantant d’un ton bas et plaintif « Pal-tal, » dont il n’interrompait la mesure que quand il apercevait quelqu’un de ceux qui faisaient son supplice, et contre lesquels il cherchait un refuge dans les bras de sa mère.

Du matin au soir il répétait sa chanson monotone ; la nuit, lorsque sa pauvre mère avait réuni ses petits bénéfices, et se préparait à gagner son gîte, l’incapacité du malheureux idiot était si complète que tandis qu’elle portait sa table sur sa tête, sa marchandise dans son giron, et son tabouret d’une main, elle était obligée de conduire son fils avec l’autre. Si, chemin faisant, quelque écolier venait à paraître, l’innocent idiot se l’approchait contre elle, et cachait sa figure contre son sein pour obtenir protection.

Jamais on ne vit un être si mal partagé de la nature. Il ne possédait pas même cette légère sagacité qu’on rencontre souvent chez ces créatures ébauchées, et sa simplicité n’aurait pu entrer en comparaison avec l’instinct d’un agneau. Cependant, il avait un sentiment qu’on trouve rarement dans un chien chéri, et une connaissance étrangère à tous les animaux.

Il était sensible à la bonté de sa mère, et sentait tout ce qu’il devait à ses soins. Le soir, quand elle préparait son misérable grabat, quoiqu’il ne sût aucune prière, et ne comprît pas la solennité d’un culte, il se prosternait à ses pieds qu’il embrassait, en murmurant une espèce d’oraison mentale, comme s’il était pénétré d’un profond et pieux respect. Le matin, avant que sa mère se rendît à sa place accoutumée au marché, il jetait un coup d’oeil inquiet sur la rue, et chaque fois qu’il apercevait un des écoliers, il la retenait par derrière avec force, en répétant tristement : « Pal-tal. »

Un jour que la pauvre femme ne paraissait point à sa place au marché, quelques voisines, par charité, se transportèrent à sa cabane. Elles la trouvèrent morte, sur son grabat, son petit idiot à côté d’elle, tendant les bras, s’agitant et chantant plus tristement que jamais sa pitoyable ritournelle.

II ne pouvait parler, et n’articulait qu’un bourdonnement sauvage. Quelquefois, cependant, il paraissait comprendre quelque chose de ce que l’on disait. En cette occasion, lorsque les voisines lui parlèrent, il leva les yeux remplis de larmes, et serra plus fort la main glacée de sa mère, en répétant d’un ton plus doux et plus déchirant son lugubre « Pal-tal. »

Les spectateurs, profondément émus, l’arrachèrent du corps inanimé de sa mère ; il quitta presque sans résistance, cette main refroidie, et se retira en silence dans un coin obscur de la chambre. Un des assistants, se tournant vers les autres, leur dit :

« Qu’allons-nous faire de ce malheureux ?»

Au même instant il reprit sa complainte, ramassa deux poignées de poussière sur le carreau, les répandit sur sa tête, en répétant avec une énergie sauvage et une profonde émotion :

« Pal-tal, pal-tal ! »

« Le Pirate : revue hebdomadaire de la littérature et des journaux. »  Paris, 1829.

Esquisse : Jean Veber

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