Epitaphes

Louise-Joséphine Sarazin de Belmont
Louise-Joséphine Sarazin de Belmont

Novembre venu, j’erre volontiers dans les cimetières, parmi les tombes ; les unes sont soigneusement entretenues et fleuries, d’autres brisées et délaissées ce qui est une des choses les plus mélancoliques que l’on puisse voir. Souvent j’y vais pour me retremper dans le calme et la paix ; quelquefois pour lire des épitaphes. Beaucoup sont drôles, il faut l’avouer ; on dirait que rien ne convient à la mort que le silence, car les regrets dès qu’on veut les exprimer revêtent des formes banales ou ridicules. Il y a des milliers de : Absent chéri, à bientôt, dont il n’est pas pensé un mot ; les qualificatifs chéri, adoré, être pleuré, moitié de moi-même, etc., sont souvent un arriéré payé d’un seul coup.

On nous apprend, sur les stèles, des choses qui ne signifient rien comme gloire pour le mort ni comme exemple pour les vivants. Ainsi : Il fut élecleur et éligible. Une belle affaire en vérité ! Et ceci : « Il a renoncé à une brillante fortune pour venir démontrer en France qu’on pouvait administrer le quinquina à haute dose. » Peut-être même en est-il mort ! Nous avions le tronc pour les pauvres dans les églises ; voici le tronc à larmes : « Passant, donne, une larme à sa mémoire, la douleur a tari les nôtres. » Voici l’épitaphe métaphorique : « Les torrents sont descendus de la montagne; ils ont emporté la chaumière et ruiné l’espoir du couple paisible qui l’habitait. » Parfois cela s’aggrave d’être mis en vers de mirliton :

Hélas ! un moment de terrible orage
A détruit le meilleur des ménages.

Sur la tombe d’un coiffeur :

Actif, intelligent, plein de zèle et d’adresse
Il fut aimant les arts le premier dans le sien,
Sensible et généreux, son cœur goûta l’ivresse
Du bonheur, du génie et de l’homme de bien.

Voici encore plus pommade :

Sous cette noble épine repose
Celui dont les vertus sentaient la rose.

Au fronton d’un sarcophage de pierre :

Passants, ô vous, curieux des tombeaux
Ici
Le coffre des vertus repose sans flambeaux.

Il y a des gens qui poussent trop loin l’amour de la précision : « A notre frère bien-aimé qu’une mort cruelle ravit en quarante- sept heures à notre amour. » « A Mme Ch. qui fit le bonheur de son époux pendant sept ans, deux mois, douze jours. » Pendant qu’on y était on aurait pu ajouter les heures.

Il est même des épitaphes peu chrétiennes : « Ici repose l’âme de Claude L. » Où est le corps en ce cas ?

Je préfère à tout les inscriptions naïves comme celle-ci : « Ici repose D. cultivateur. Il fut bon époux, bon père, bon ami. Ses enfants et petits-enfants sont au nombre de cent, dont soixante-seize vivaient au moment de sa mort. » A la bonne heure, cela fait s’arrêter. Voilà un bonhomme qui a bien gagné son repos.

Ici l’épitaphe célèbre :

Ci-gît ma femme ; ah ! qu’elle est bien
Pour son repos et pour le mien.

Une, toute concise : « Premier au rendez-vous. »

Ailleurs ce sont de longues tartines sur les dignités, fonctions et vertus des défunts plus ou moins obscurs ; en général les vraies grandes célébrités ont eu des épitaphes sobres. Un modèle du genre est celle de Glück au cimetière de Wadzheinsdorf à Vienne : « Ci-gît un honnête homme, bon chrétien et mari fidèle, Christophe, Chevalier de Glück, maîre dans l’art de la musique, mort le 15 Novembre 1787. »

Autrefois les épitaphes tenaient toute la pierre tombale ; les plus intéressantes n’étaient pas celles-là, mais celles que l’opinion faisait sur le mort ou celles qu’il avait préparées de son vivant. D’aucuns même, sur le faux bruit de leur décès, purent se rendre compte du degré de sympathie ou de haine qu’ils inspiraient. Quelques unes de ces pièces sont célèbres, on les relira sans ennui. Telle celle de Phélippeaux de Saint-Florentin, duc de la Vrillière :

Ci-gît, malgré son rang, un homme fort commun
Ayant porté trois noms et n’en laissant aucun.

Voltaire ayant failli mourir à Colmar en 1759, on trouve ceci dans une lettre de Frédéric : « Le fat (Voltaire) s’est dit mort à Colmar pour entendre ce qu’on dirait de lui ; je vous envoie son épitaphe :

Ci-gît le seigneur Arouet
Qui de s’appauvrir eut manie ;
Ce bel esprit toujours adroit
N’oublia pas son intérêt ;
En passant même à l’autre vie.
Lorsqu’il vit le sombre Achéron,
Il chicana le prix du passage de l’onde,
Si bien que le brutal Caron
D’un coup de pied au ventre appliqué sans façon
Nous l’a renvoyé dans ce monde.

L’épitaphe de Louis XIII était peu révérente :

Il eut cent vertus de valet
Et pas une vertu de maître.

Mme de Rambouillet composa d’avance la sienne :

Ici gît Arthénice, exempte des rigueurs
Dont la rigueur du sort l’a toujours poursuivie,
Et si tu veux, passant, compter tous ses malheurs,
Tu n’auras qu’à compter les instants de sa vie.

Celle de Patru fut composée par Tallemant des Réaux dans les termes les plus élogieux et dans le style pompeux de l’époque :

Le célèbre Patru sous ce marbre repose ;
Toujours comme un oracle il s’est vu consulter
Soit sur les vers, soit sur la prose.
Il sut jeunes et vieux au travail exciter ;
C’est à lui qu’ils devront la gloire
De voir leurs noms gravés au temple de Mémoire.
Tel esprit qui brille aujourd’hui
N’eût eu, sans ses avis, que lumières confuses.
Et l’on n’auroit besoin d’Apollon ni des Muses
Si on avoit toujours des hommes comme lui.

Tallemant fit de même l’épitaphe de Perrot d’Ablancourt, auteur de traductions maintenant oubliées et qu’on appelait de son temps les belles infidèles. Il fut cependant un des meilleurs écrivains de son temps et à présent cet éloge va nous paraître exagéré presque jusqu’au ridicule :

L’illustre d’Ablancourt repose en ce tombeau ;
Son génie à son siècle a servi de flambeau ;
Dans ses fameux écrits toute la France admire
Des Grecs et des Romains les précieux trésors.
A sa perte on ne saurait dire
Qui perd le plus des vivants ou des morts.

Il arriva en 1634 à Paris un individu appelé Iaga-Christ qui se disait roi d’Ethiopie. Il mourut à Rueil en 1638. On lui fit cette épitaphe :

Ci gist du roi d’Ethiopie
L’original. ou la copie.
Le fut-il ? ne le fut-il pas?
La mort a fini les débats.

Il en était de venimeuses, de cruelles, de mordantes. Ainsi à la mort de la duchesse de Beaufort, fille de Mme d’Estrées, Mme de Neufvic fit cette boutade :

J’ai vu passer par ma fenêtre
Les six péchés mortels vivants
Conduits par le bastard d’un prêtre
Qui tous ensemble allaient chantant
Un requiescat in pace
Pour le septième trépassé.

Pour l’intelligence de ceci, rappelons que Mme de Beaufort était l’ainée des huit enfants de Mme d’Estrées et le « bastard de prêtre » désigne Balagny, fils de Montluc, évêque de Valence.

Le président Duret de Chevry, contrôleur général des finances et président des comptes, mourut des suites de l’opération de la pierre. On en fit cette épitaphe :

Cy gist qui fuyoit le repos,
Qui fut nourry dès la mamelle
De tributs, de tailles, d’impôts,
De subsides et de gabelles ;
Qui mesloit dans ses aliments
Le jus des dédommagements
Et l’essence du sol pour livre.
Passant, songe à te mieux nourrir,
Car si la taille l’a fait vivre,
La taille aussi l’a fait mourir.

On pourrait faire tout un volume sur ce genre. On trouve même l’épitaphe gaie, un brin gauloise, comme celle-ci :

Ci-gît par qui gisaient déjà
Douze femmes — Chose étonnante !
Il comptait aller jusqu’à trente
Mais la treizième l’enterra !…

Celle-là est dans une église, à Arras, je crois.

Pour terminer, je trouve juste la réflexion d’un promeneur qui, dans un cimetière, n’ayant lu que des : femme fidèle, bon époux, mère modèle, etc., disait: « Décidément, c’est là que sont les meilleures familles ! »

Jean de Bougon, novembre 1903.

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6 réflexions sur “Epitaphes

  1. Excellent. Comme disait mon frère: « Avant, le Père-Lachaise, c’était un jardin public, une promenade, maintenant qu’on y a du monde, c’est une propriété de famille ».
    J’adore ces commentaires du 19e siècle. Pleins d’humour et irrévérencieux.
    « mais où sont les neiges d’antan? »

    Aimé par 1 personne

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