Pourquoi les grenouilles…

Jacob-Savery-le-Jeune

Or donc, l’oeuvre de la création était parachevée.

Au milieu de l’Ether infini, les astres roulaient leurs orbes immenses ; la terre était créée ; des ténèbres profondes jaillissait sous le souffle d’un Dieu l’éblouissante clarté qui donne la vie aux créatures.

Les oiseaux aux plumes étincelantes glissaient en chantant dans les airs, les poissons aux écailles d’argent s’agitaient au milieu des ondes, et sur l’élément solide se jouait une multitude infinie d’animaux.

L’arbre de la science n’avait pas encore montré ses fleurs pernicieuses et Adam, notre premier père, le maître de l’Eden, possédait l’éternelle tentation aux formes voluptueuses ; la chair de sa chair, cette créature céleste pétrie du sang de l’homme à l’image du péché : la femme !

La clarté radieuse du jour chassait de ses rayons les ombres de la nuit d’hymen. Les oiseaux, autour du berceau de lianes d’où s’était échappé le grand cri de la conception du monde, commençaient leurs hymnes de joie et d’amour.

Eve la blonde sentait en elle une vie nouvelle, et, les cheveux flottants sur ses blanches épaules et qu’une fleur décorait déjà, belle de sa majestueuse beauté, elle fixa ses yeux profonds et fatigués dans le regard d’Adam.

Adam, avec un bon sourire, prit dans sa main puissante la délicate main de sa compagne et fit à la reine de son coeur les honneurs de ce lieu de délices.

Fascinés et ravis de tout ce qui se passait autour d’eux, car l’amour transfigure, foulant aux pieds les verts tapis de mousse, ils commencèrent une longue promenade qui ne fut qu’une suite d’enchantements, et donnèrent à chaque plante et à chaque animal le nom qu’ils devaient avoir.

De la terre jusqu’aux cieux passait à travers l’espace le bruit harmonieux de la nature en oeuvre. Sous les pas de ce couple charmant, les fleurs s’entr’ouvraient en silence et laissaient s’échapper comme un encensoir les ivresses infinies de leurs mystérieux parfums.

Eve, comme toutes les femmes, éprise des sons et des couleurs, sentait son jeune coeur déborder devant les notes de cet orgue divin et le chatoiement multicolore des fleurs !

Ils allaient tous deux au gré de leurs désirs, dans ce lieu d’éternelle joie, donnant à toute chose le premier baptême, et les fauves aux yeux jaunes les reconnaissaient pour maîtres et venaient leur baiser les pieds.

Le soleil terminait à l’occident sa marche circulaire, lorsqu’ils arrivèrent aux confins du paradis. Là, s’étendait un vaste lac dans lequel se déversait le fleuve Phison, celui qui coule au pays de Hévilah dans un lit de bdellion et d’onyx, et dont les eaux roulent des pépites d’or.

Près de ce lac, couvrant de ses rameaux une large étendue du sol, se dressait le géant des végétaux, le baobab monstrueux que cinquante bras humains n’auraient point embrassé. Assis au pied de cet arbre le Créateur contemplait son oeuvre de six jours.

Le fleuve était tranquille, et, dans ce lieu désert, pas un chant d’oiseau ne se faisait entendre, et pas une feuille ne bruissait aux caresses du vent, la vie terrestre semblait avoir déserté le bord de ce gouffre bleu.

Devant cette effrayante immobilité, Eve parut hésiter ; mais, coquette déjà, elle s’approcha de l’onde transparente, et contempla amoureusement son beau corps aux formes angéliques, dont la silhouette se reflétait au fond des eaux. Elle eut un moment d’orgueil et de vanité ; ce fut là son premier péché, puis, s’approchant encore pour contenter ses yeux, elle mit avec un geste délicieux et discret le bout de son pied rose dans la nappe couleur du ciel. Alors la vision s’effaça. Surprise par la froideur de l’onde et la disparition subite de son image, elle jeta un cri, un long frisson parcourut tout son être ; tremblante et peureuse, elle vint se jeter dans les bras de son époux, et tous deux se tinrent longuement embrassés.

Remise de sa frayeur, Eve prêta l’oreille et, devant l’énigmatique silence des eaux, son coeur eut la poignante appréhension de la mort et du néant, et la première larme parut au bord de sa paupière.

Dieu, qui voulait ses créatures heureuses, vit combien était défectueux ce grand miroir d’azur, puisque son silence effrayait la plus parfaite d’entre elles, et, prenant à ses pieds une pincée de terre gluante et verdie par les eaux, il se mit à créer avec ce limon un nouvel être animé.

Soudain un grand bruit se fit entendre. Un millier de grenouilles vertes peuplèrent tout à coup la masse des eaux et se mirent à chanter les louanges de l’Eternel.

Fatigué par l’oeuvre immense de la création, le Créateur s’était endormi au milieu de son dernier enfantement, laissant glisser dans l’eau profonde le batracien encore inachevé.

En entendant ce bruit harmonieux, Eve comprit que son voeu était exaucé ; joyeuse, elle se baissa et prit de sa main mignonne la chanteuse des eaux ; elle l’offrit à son époux et tous deux la regardèrent curieusement.

A ce moment, notre mère sentit dans ses flancs le premier acte de vie du genre humain, et, retournant la grenouille, elle fit voir en riant à Adam… qu’il lui manquait quelque chose !

Alors on entendit deux longs baisers, le Créateur se réveilla, il parut heureux de son oeuvre malgré son imperfection et résolut de la laisser ainsi, puisqu’elle contentait nos premiers parents.

Voilà pourquoi les grenouilles n’ont pas de queue !

Charles Pitou.

« La Revue des journaux et des livres. »  Paris, février 1887.

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