Une course de taureaux à Madrid

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Bernard Buffet

Depuis Byron jusqu’à M. Cuvillier- Fleury, combien de fois a-t-on décrit une de ces courses ! Théophile Gautier, Ad. Guéroult, Al. Dumas, Mérimée, tous ont fait ce chapitre. N’importe ! chacun voit et juge selon son tempérament, ses nerfs, sa faculté de vision. J’étais un peu ému en me rendant à la Plaza de Toros.

La rue d’Alcada, qui y mène, est envahie, pleine de monde, de voitures, d’omnibus lancés au galop et qui tous vont au même but. C’est le mouvement de fleuve de toutes les foules roulant vers un point donné. Cette fois, la foule est vraiment gaie, impatiente, heureuse. Sur la route, des marchands d’éventails en papier crient les abanicos pour deux cuartos.

Ces éventails sont roses, jaunes, rouges, ronds pour la plupart. Ils reproduisent les scènes principales d’une course ou des couplets à la louange des toreadores. Nous en achetons un, deux, dix. On en voit aux mains de tous. Là-bas, vers la Plaza, une façon de cirque apparaît, se détachant sur le ciel d’un bleu pur avec des drapeaux et des oriflammes qui serpentent au vent. Des grappes énormes de gens se pressent aux portes, les gamins vendent des billets, des places choisies à la sombra ; on entre, on suit la galerie de dégagement, sombre, avec des poteaux et des poutrelles, et, franchissant quelques marches, on se trouve en pleine lumière, sur les gradins du cirque.

La foule est entrée déjà. Elle bruit, elle fourmille. Cet amoncellement de monde, cette mer de têtes en mouvement, ces couleurs sombres ou claires, ces robes aux tons crus éclatant sur les gradins comme des points lumineux, ces milliers d’éventails agités, frissonnants, jaunes, semblables à des tournesols que le vent caresse, cette couleur et ce bruit vous étonnent, vous charment. Vous êtes bien cette fois sous une autre latitude, et vous assistez à des choses que vous n’avez point vues. Le soleil ardent partage l’arène en deux zones distinctes en face de vous, les gradins incendiés se découpent sur le ciel bleu, avec leurs toits de tuiles rouges et les banderolles aux couleurs nationales dont on a tendu les rebords des loges.

Les marchands d’oranges crient les naranjas dans l’arène, et, leur faisant décrire en l’air une parabole harmonieuse, les lancent adroitement à ceux qui leur jettent les cuartos. On s’assied, on se presse, on s’encaque. Une musique rauque jette de temps à autre dans le bruit les notes d’un quadrille. Voici le défilé qui commence. La course, la funcion, va s’ouvrir. La cuadrilla arrive, solennelle, défilant lentement avec des plumets, des pompons, des passequilles. Les alguazils à cheval, plumes tricolores au chapeau, caracolent sous les rires. Les picadores dressent leurs lances fièrement; les espadas, marchant sur une seule ligne, se cambrent gracieusement, avec le sourire des artistes aimés du public. On me montre le Tato, le favori des aficionados, l’héritier des grandes espadas. Il est de noir vêtu, et les ornements de sa veste sont de jais. Il porte le deuil de Cucharès, son beau-père, mort pauvre à la Havane. Joli garçon, le visage rasé, bien pris, un peu gras, le Tato est l’enfant gâté de Madrid. Il salue galamment et passe. A ses côtés Lagartijo, l’intrépide et le téméraire, puis Villaverde. Derrière lui, son banderillero, le Cuco, un des plus habiles parmi ceux qui raillent le taureau par leurs cabrioles et détournent sa fureur d’un coup de muleta.

Les chulos, en blouses bleues, de grands bâtons à la main, suivent la cuadrilla comme les soldats suivent l’état-major. Ils aiguillonnent de temps en temps les mules toutes pomponnées, au chef empenné, et qui tout tout à l’heure enlèveront les cadavres. La cuadrilla s’est arrêtée devant la loge du gouverneur de Madrid. Les toreadores font un speech ou plutôt, comme on dit ici, « un brinde » au gouverneur, qui salue, et la course commence.

On ouvre la porte du toril, un taureau s’élance ; on lui plante dans le cou la cocarde aux couleurs de son propriétaire ; il veut la secouer, s’élance, puis s’arrête effaré devant ce peuple, ces quinze mille spectateurs, ce grand cirque envahi, cette aveuglante lumière. Il ressemble vaguement, le pauvre animal, à un condamné qu’on va exécuter tout à l’heure. Il a faim, on l’a tenu dans l’ombre sans lui rien jeter depuis bien des heures. On l’a amené à Madrid dans quelqu’une de ces boites que nous avons rencontrées en route, juchées sur des wagons comme des marchandises.

Il est furieux et fou il baisse son front puissant, court, effrayant, sur l’adversaire, enfonce ses cornes dans le poitrail des chevaux, poursuit les toreadores, écume, menace, roule autour de lui des yeux égarés, laisse pendre sur ses fanons une bave sanglante et brave formidable toute cette cuadrille acharnée contre lui. On est bien vite du parti du taureau. Cette lourde bête, exaspérée, vous touche. On trouve lâches et méchants ceux qui l’attaquent et la déchirent. Le taureau saigne, il se débat, il se défend, il combat. Il fouille, effaré, les entrailles des chevaux ; il se tourne et se retourne (comme sous des piqûres de taons) sous les blessures des hommes. Le picador, d’un coup de lance, le fait reculer quelquefois. Le banderillero, lui posant adroitement en face les deux banderillas dans le cou, l’enrage et le torture ; puis le matador lui plonge une épée dans le cœur ; il tombe, il s’affaisse, masse lourde ; il ràle, le sang lui jaillit par les naseaux, le flot rouge salit ses fanons, ruisselle sur sa robe fauve ou brune, imprègne le sable du cirque et, jusqu’à la dernière palpitation, l’animal résiste, lutte, brave ses ennemis et se défend.

L’atroce spectacle ! Il y a des agonies lugubres d’animaux. Ces taureaux, le cœur percé, penchent vers la terre un muffle ouvert, d’où sortent, avec des bruits de gargouille, le sang et des hoquets de douleur. Ils regardent le sable d’un œil fixe, mort. Parfois aussi, sous le cachete, ils se redressent légèrement comme par un effort suprême, une suprême bravade répondant à une dernière blessure. Mais leur tête énorme s’abat, le noble animal n’est plus qu’une charogne qu’on emporte gaiement au grand trot de mules. Et les chevaux ! Pauvres et héroïques bêtes, sacrifiées au plaisir et à la joie brutale de la foule ! Les yeux bandés, ils galopent sous l’éperon du picador.

Ce sont de vieux chevaux maigres déchus, qui peut-être ont paradé jadis la croupe étincelante, aux promenades de la Fuente Castellana Ils ont eu leur heure, eux aussi. On les aimait, il avaient un nom. La Corrida, c’est leur Montfaucon. On les mène au taureau comme on les mènerait au boucher. Le taureau les troue, leur enfonce avec rage ses cornes dans le ventre. Ils tombent ; avec une merveilleuse adresse, le picador, alourdi par ses cuissards, se dégage de sa monture. Souvent le taureau s’acharne après le cheval terrassé et laboure ses flans de traînées saignantes. S’il n’est point mort, le cheval, les chulos s’élancent, le frappent de leurs grands bâtons, le forcent à se remettre debout, à galoper , à fournir une passe encore, et le cheval titube, le ventre ouvert, traînant sur le sable ses boyaux violets et sales, semblables à des sacoches pleines.

Jules Claretie.

« Journal des voyages et des aventures de terre et de mer. »  Paris, 1877.

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