La conversation à Paris

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Toutes les fois qu’on voudra peindre Paris, à quelque point de vue que ce soit, il faudra, bon gré mal gré, raconter ses conversations, car sa vie s’y reflète tout entière, depuis ses meilleures aspirations jusqu’à ses plus mesquines vanités. Paris parle de tout ce qu’il sait, voir même, et toujours avec un aplomb égal, de ce qu’il ne sait pas.

Dans ses causeries journalières, l’histoire du monde entier, rapetissée à l’usage des salons, se discute avec une dextérité qu’on ne retrouve en aucun autre pays, tandis que des commérages d’intérieur, grossis outre mesure pour l’exportation, s’élaborent pour ébahissement de l’étranger.

Mais l’art de la conversation parisienne consiste à être également à l’aise dans le grand et dans le petit. A y regarder de près, on trouverait peut-être que cet art du causeur parisien réside principalement dans une confiance imperturbable en sa propre habileté, pour se tirer, le cas échéant, d’un mauvais pas. On se lance sans crainte quand on se sent la retraite assurée, et l’on ne doute de rien quand on ne doute jamais de soi.

Mais plus encore que sur lui-même, le causeur parisien compte sur son public. II sait bien qu’on ne lui fera dire, en somme, que ce qu’il voudra et qu’on ne lui demandera pas compte de ses assertions, pourvu qu’elles aient fait bonne figure. Le secret de plaire dans les conversations est de ne pas trop expliquer les choses. C’est là une maxime dont la société parisienne est imbue, el qui vient merveilleusement en aide aux gens qui ne comprennent pas très bien eux-mêmes ce qu’ils disent.

On a remarqué que d’autres pays ont produit, par exception, d’admirables causeurs, mais qu’à la France seule, il avait été donné de posséder jusqu’ici une médiocrité brillante. Tout le monde y cause bien, à ce que prétendent les étrangers. Ne serait-ce pas un peu parce qu’il y est plus facile qu’ailleurs de bien causer ? Sur cette glace unie et brillante qu’on nomme la conversation, chacun glisse rapidement à son tour, et pourvu qu’il n’y fasse ni trou, ni chute, pourvu qu’il conserve gracieusement l’équilibre, on s’inquiète peu de savoir si celle surface polie recouvre des sources vives d’intelligence ou les stagnantes profondeurs de la sottise.

Chacun se lance à son tour, sans méfiance de lui-même, sans respect pour les autres; il ne s’agit que d’une chose, c’est de n’être pas trop lourd.

« Le conteur vaudois. » 1863.

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