Une course dans le désert

cheval-arabe

En 1841, pendant que Kourchid Pacha gouvernait le pays de Nejd, des Anglais, possesseurs de chevaux pur sang, et fiers de leur race, demandèrent aux Bédouins de courir avec eux. Les indigènes acceptent. Les Anglais alors demandent quarante jours pour préparer leur monture. Les Arabes, dont les chevaux sont toujours prêts a la course comme au combat, rient d’un délai dont ils ne comprennent pas le motif. Le temps expiré, la rencontre a lieu.

Choisissez, disent les Bédouins, désignez vous-mêmes ceux de nos chevaux qui courent avec les vôtres.

Le choix est fait, et les Nejdis demandent combien de jours on courra. Les Européens, étonnés, se regardent, et après un moment de silence : 

Nous courrons une heure, disent-ils. 

Et c’est pour une course d’une heure qu’il vous a fallu quarante jours de préparation ? reprirent les Arabes sur un ton moqueur.

Tel est l’usage de la jeune Angleterre, reprirent les autres avec un aplomb de sportman anglais; mais laissez faire, poursuivit un gentleman, après un entraînement de quarante jours nos chevaux battraient certainement les vôtres, comme ils battent les chevaux français et tous les limousins de l’Europe.

Les Bédouins rient de plus belle.

Sur ces entrefaites, deux petits bonshommes de jockeys, aussi bottés , aussi jaunes et aussi maigres que les jockeys de la Marche et de Chantilly, arrivent sur le lieu de la scène, amenant deux chevaux secs et étriqués.

Quelles diables de grandes machines mouvantes est-ce là ? dit un Bédouin, peu habitué aux gloires des écuries anglaises et du handicap.

Le Bédouin, à force de regarder les machines, finit par reconnaître que c’étaient des chevaux, non pas des chevaux de bois, mais de vrais chevaux, bien qu’ils fussent littéralement enveloppés depuis le bout du nez jusqu’aux sabots. Les yeux seuls, grâce a un trou, avaient la faculté de mettre le nez à la fenêtre, comme disait le Bédouin loustic.

Cependant les Arabes, que la curiosité avait amenés sur les lieux et qui n’avaient jamais vu de coursiers anglais pur sang, jockey-club, ne se lassaient pas de regarder et de se demander ce que venaient faire ces deux grandes bêtes ?

Courir avec vous, reprit le gentleman anglais, et vous prouver que l’Angleterre est la première nation du monde.

Pour les chevaux ? reprit l’officier de cavalerie.

Mais les Arabes. persuadés qu’ils étaient le jouet de ces chrétiens mécréants, s’apprêtaient à rebrousser chemin avec leur fière monture, quand Kourchid Pacha, présenta la scène, interposa son autorité et ramena bêtes et hommes, chevaux et Bédouins à la course.

Cependant l’étonnement ne cessait point. La vue des deux petits jockeys, sur leurs jambes flûtées, pesant tout au plus cent cinquante livres, intriguait singulièrement les Arabes. Ils se demandaient dans quelle partie du monde pouvaient pousser des êtres si extraordinaires.

Ce sont des jockeys, répondent fièrement les Anglais, des hommes de notre pays qu’on prépare par des moyens que vous ne connaissez pas, et dont les Français sont excessivement jaloux.

La surprise des Arabes était à son comble, et sans Kourchid Pacha, qui confirma le dire des Anglais, ils auraient certainement refusé la course avec des chevaux et des hommes qui leur semblaient si dérisoires.

L’un des jockeys s’élance sur la monture efflanquée, décousue. D’un autre côté, un vigoureux Bédouin saisissant son arme favorite s’assied gravement sur son cheval de taille ordinaire. Le coursier prélude en sautant, caracolant et jouant autour de la tente qu’habite la famille de son maître. La femme, les enfants tournent autour du cheval hennissant qu’ils viennent caresser, et l’ami du Bédouin promet, du regard , la défaite de l’étranger.

La course fut de trois heures.

Au signal donné, les chevaux partent ensemble. Les anglais ont d’abord l’avance. Bientôt les Nejdis les atteignent, les devancent, les distancent, et arrivent au but bien du temps avant leurs adversaires.

Cette anecdote, qui est de tous points exacte et vraie, n’est-elle pas de nature a faire réfléchir nos amélioraleurs de race chevaline un peu trop engoués de turfs, de sports et de juments efflanquées ?

« Le Journal monstre : courrier et bulletin des familles. »  J. Béliard, Paris, 1857.

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