Le prisonnier volontaire

homme-journal

On sait que, de tout temps, les Anglais ont eu la singulière spécialité des paris « les plus invraisemblables ». Tout le monde connaît l’histoire de ce gentleman qui avait parié que, dans l’espace d’un an, un dompteur serait mangé et qui suivait scrupuleusement ses représentations dans l’attente de cet événement.

Dès qu’une guerre est déclarée sur un point quelconque du globe, ce ne sont point des voeux qu’on fait pour le triomphe des armes de l’un ou l’autre des belligérants, ce sont des paris qu’on établit, comme aux courses. Le fait semblera incroyable : il est vrai, pourtant. Pendant la guerre serbo-bulgare, il y avait, à Londres, une véritable agence où l’on pariait sur le succès des troupes du roi de Serbie ou du prince de Bulgarie.

Mais un des plus étranges, assurément, est celui qu’a fait jadis un acteur anglais, nommé Hastings, qui se trouve en ce moment à Cannes, où il essaie de remettre sa santé chancelante à la suite de la gageure la plus folle qui ait été tentée. 

Il l’a gagnée, mais à quel prix !

Chez nous, des paris absurdes s’engagent souvent; mais ils ont, en général, une cause autre. C’est, par exemple,  comme cela s’est passé récemment, un officier de Saumur qui parie un jour qu’il sautera, avec son cheval, du haut d’un pont dans la Loire. Certes, rien n’est plus inutile, mais il reste là encore un certain côté héroïque et chevaleresque.

D’ailleurs, le temps de la réflexion n’a pas eu le temps de venir : aussitôt cette audacieuse pensée conçue, elle a été réalisée. Le pari de l’acteur anglais était, dans son excentricité, d’un genre plus froid.

On parlait, un jour, dans un déjeuner où il se trouvait, des souffrances morales terribles que doivent éprouver les prisonniers soumis au système de l’emprisonnement cellulaire.

Oh ! disait quelqu’un, ne voir personne, n’entendre aucun bruit, perdre jusqu’à la sensation de la parole humaine, quel supplice ce doit être !

Bah ! dit Hastings, qui était alors un des artistes de Londres les plus bruyamment fêtés, je suis persuadé qu’on exagère…

Entre Anglais, un mot comme celui-là devait avoir aussitôt, comme conséquence, un pari.

Et le pari s’engagea, en effet.

Hastings déclara que, pour prouver que le système cellulaire n’était pas si terrible qu’on le disait, il offrait de se laisser emprisonner pendant dix ans !

Je tiens le pari ! fit un des convives.

Les conditions en furent immédiatement réglées.

Hastings se laissa enfermer dans une cellule, aménagée pour lui, du château d’un lord présent.

S’il avait la force de subir cet emprisonnement volontaire pendant les dix ans fixés, il devait lui être compté, à sa sortie, dix mille livres sterling.

Par bravade, Hastings se soumit à cette réclusion. Les mets les plus succulents lui étaient servis, il avait de la lumière, du feu, de quoi écrire, des livres; mais il ne voyait âme qui vive ! C’est par un guichet que ses repas lui étaient servis.

Il n’avait qu’un mot à dire pour se faire ouvrir les portes : par une fierté absurde, il ne voulut pas le dire, et il supporta ce supplice !

Il gagna l’enjeu.

Seulement, lorsqu’il sortit, il y a quelques mois, du cachot ou il s’était enfermé, il avait l’air d’un vieillard.

Hébété, atteint d’une maladie nerveuse, l’organisme gravement troublé, il essaie vainement maintenant de se remettre sous le ciel clément du Midi…

Faut-il, en vérité, être assez… Anglais pour se prêter à de pareilles bravades ?

« La Revue des journaux et des livres. » Paris, 1885.

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