Du sang

crime

Trois cadavres en trois jours. Un cadavre dans une cave de la rue Beaubourg, le cadavre de la marchande de vin; un cadavre sur une voie ferrée; un cadavre dans l’appartement d’une fille, rue Caumartin. On dit communément qu’un bonheur ne vient jamais seul. Les crimes, c’est comme les bonheurs, il y en a toujours plusieurs à la fois. Ils arrivent par série. Dès qu’il en a été commis un, il faut en attendre un second. L’assassinat isolé est un fait rare.

On a remarqué que la saison où nous sommes est la plus fertile en méfaits. On tue beaucoup plus de novembre à mai que pendant le reste de l’année. Les vilains temps gris, le froid, la tristesse de la nature sont de mauvais conseillers : ils poussent à l’homicide. Les trois assassinats de Maisons-Laffitte, de la rue Beaubourg et de la rue Caumartin sont le contingent que Paris apporte à cette semaine de sang. Mais voyez à la rubrique des nouvelles des départements. Là encore, vous trouverez des crimes, plus de crimes que jamais. Au nord, au sud, à l’est et à l’ouest, on se tue. La faim chasse les loups du bois; l’hiver chasse les assassins de leurs repaires.

Des trois crimes de Paris, le plus parisien a été commis hors de Paris, hors du département de la Seine, en Seine-et-Oise, chez les Seine-et-Oisons, comme dirait M. Bochefort. C’est l’assassinat de ce malheureux préfet de l’Eure, M. Barrême.

Ce meurtre en banlieue est un fait divers parisien bien plus que celui de la fille et que celui de la marchande de vin. La fille et la marchande de vin sont à plaindre et on les plaint; mais leur malheur est banal et rien ne les recommande que leur malheur. Depuis Abadie qui tua une gargotière de Montreuil pour lui voler quarante francs, on a assassiné vingt petites commerçantes. Quant aux filles, il n’y a rien d’étonnant quand elles reçoivent des coups de couteau. On doit s’étonner seulement qu’elles n’en reçoivent pas plus souvent.

La mort violente est pour elles un alea du métier. Elles reçoivent des passants. Par hasard, il s’en trouve un qui aime mieux prendre de l’argent qu’en laisser chez son hôtesse. Il supprime celle qu’il dépouille. Le hasard est clément, il protège les filles. C’est la profession qui veut qu’on les tue quelquefois.

La marchande de vin et la gargotière sont des victimes qui n’intéressent pas Tout-Paris. Le préfet de l’Eure, lui, est la victime intéressante. Il était d’une catégorie sociale élevée. Et on ne s’explique pas sa mort. Qui est l’assassin ? En tout cas, il tue avec des armes aristocratiques, avec un mignon petit revolver. Il tue proprement, sans éclaboussures, comme un homme qui a l’habitude de ces choses. Quand il a tué, il ne prend rien, pas même le porte-monnaie. Quel plaisir nous aurons à l’entendre s’expliquer devant les assises, quand les quatre commissaires de police qu’on a mis à ses trousses l’auront rejoint ! Car il y a quatre commissaires de police chargés d’arrêter l’assassin. Vous pensez qu’il aurait peut-être mieux valu confier l’enquête à un seul. Vous avez raison, sans doute. Si plus on est de fous plus on rit, plus on est de commissaires et moins on arrête les voleurs. Quatre magistrats contre un seul, c’est trop. Les quatre se gêneront, s’ils ne se contrecarrent pas. A coup sûr, ils ne se prêteront pas les uns aux autres une aide bien franche. Les commissaires sont ainsi faits : comme les autres hommes, chacun veut gagner de la gloire et ne veut pas servir à celle de son voisin.

Si l’assassin du malheureux M. Barrême est arrêté, c’est devant les assises de Seine-et-Oise que nous le verrons. Cette cause parisienne sera plaidée à Versailles, comme l’affaire Fenayrou.

Ce n’est pas une heureuse chance pour lui. Car les jurés de Seine-et-Oise sont de méchantes gens. Ils avaient condamné à mort toute la bande des Fenayrou; ils n’en avaient acquitté aucun. Il a fallu que les bourgeois de Paris s’en mêlassent pour que le frère du pharmacien fût rendu à l’ébénisterie à laquelle il avait eu si grand tort de faire infidélité.

Les jurés de Seine-et-Oise auront, pour se montrer sévères dans cette cause, une raison départementale, personnelle même. Tous ces jurés habitent dans les petites localités du département, où il y a tant de champs de courses et tant de chemins de fer. Ils voyagent beaucoup, presque tous les jours, pour se rendre à Paris ou à Versailles. Ils voudront faire un exemple contre le bandit qui à chassé la sécurité de leurs wagons.

Il fallait observer hier, sur la ligne de l’Ouest, les voyageurs du train de banlieue. On se cherchait entre connaissances pour monter dans les mêmes compartiments, on fuyait les visages inconnus. Les dames seules, qui n’usent pas ordinairement des compartiments mis à leur disposition, en profitaient. Leurs voitures étaient remplies. Chacun cherchait un assassin. Un capitaine de gendarmerie en civil, installé dans un compartiment de première, ayant galamment présenté la main à une dame pour l’aider à monter, cette dame s’est enfuie. Elle a pensé sans nul doute que ce capitaine de gendarmerie était trop poli pour être honnête.

Dans quelques jours, cette terreur puérile aura disparu. Mais il en restera quelque chose dans l’âme des jurés de Seine-et-Oise. L’assassin le verra bien à l’heure du verdict.

«  La Revue des journaux et des livres. »  Henri Croixvet, Paris, 1885.

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