Dans la hotte d’un chiffonnier

chiffonnier

Il faudrait, pour qualifier les objets aussi hétéroclites qu’innombrables que l’on trouve dans la hotte d’un chiffonnier, toutes les épithètes extraordinaires dont Mme de Sévigné avait l’habitude de se servir lorsqu’elle écrivait ses lettres célèbres. Si vous le voulez bien, prions un de nos braves biffins parisiens de secouer sa hotte devant nous et examinons ce qui vient de se répandre sur le sol.

Voilà un tas de vieux chiffons de fil.

Ça, nous dit le biffin, c’est pour faire du papier; on en fabrique ainsi chaque année pour 140 millions de francs.

Et les chiffons de laine ?

On les envoie à l’effilochage. C’est ainsi que les pantalons rouges de nos soldats sont transformés en bonnets qui se vendent par centaines de mille en Asie Mineure.

Et ces cordons de sonnettes, ces franges, ces objets en passementerie ?

Ils servent à faire une bourre avec laquelle on garnit les coussinets des appareils orthopédiques. Quant à ces chiffons de soie, on les emploie à rapiécer les parapluies, à confectionner les casquettes de voyages, à ouater les couvre-lits, les coussins, les boîtes à gants, etc.

Et tous ces morceaux de verre ?

Ah ! ceci est toute une histoire. Les morceaux de verre cassés sont réduits en poudre et vendus vingt francs les 100 kilos au fabricant de papier de verre. Les bouteilles intactes ont plus de valeur : lorsqu’elles portent le nom d’un industriel ou une marque de fabrique, on les revend aux commerçants susceptibles de les faire servir à nouveau. Souvent ces pots, ces flacons sont recherchés au domicile même du chiffonnier par des contre-facteurs. C’est comme pour les os, il y en a de deux sortes. Il y a l’os de travail, celui que l’on peut transformer en objet de brosserie ou de tabletterie, où encore en boutons, et qui vaut 25 francs les 100 kilos. Il y a l‘os à brûler, moins apprécié, parce que l’on n’en peut tirer que de la graisse, de la gélatine ou du noir animal.

Et tous ces vieux papiers, affiches déchirées, journaux, prospectus abandonnés, continue notre aimable biffin, savez-vous à quoi cela sert ?

Ma foi non.

À fabriquer des poupées, des boutons à bottines, des objets en laque, des corbeilles, des boîtes, des plateaux et même des articles du Japon… fabriqués à Asnières… De même ce caoutchouc, des vieilles jarretières et des bretelles, on les transforme en tampons de chemin de fer, tuyaux à gaz, jouets d’enfants.

Et toutes ces boîtes à sardines ?

Elles sont très recherchées ; car on y découpe des bobèches pour lanternes vénitiennes, des montures de boutons, des têtes de clous, des joujoux, des petits chemins de fer, des soldats, etc., etc.

Et ces vieilles éponges ?

Elles font des éponges plus petites destinées à garnir les encriers en porcelaine ou bien l’intérieur des lampes à essence
minérale. De même, les bouchons sont retaillés pour des goulots d’un plus petit calibre. Les rognures, trempées dans la résine, sont converties en allume-feu, à moins que, réduites en poudre impalpable, on ne les emploie à la fabrication des tapis de linoléum et des semelles en caoutchouc. On s’en sert aussi pour garnir le sol des manèges dans les écoles d’application, ou bien pour emballer, dans des caisses, les objets fragiles. Quant aux croûtes de pain, si elles sont propres et que nous ayons grand faim… dame, nous les mangeons… Si elles sont sales, nous les laissons au public.

Hein ! comment cela ?

Oui. Les croûtes de pain, lorsqu’elles sont propres, sont mangées par le chiffonnier; lorsqu’elles sont sales, il les fait manger aux autres sous forme de chapelure destinée à saupoudrer les jambons de Reims ou à paner les côtelettes à la milanaise des restaurants à bon marché… à moins qu’il n’en fasse de la poudre dentifrice ou de la chicorée. Pour cela il suffit de faire sécher les croûtes et de les carboniser. C’est très simple ! Ah ! ils sont très forts, tous ces gens-là… Tenez, monsieur, il y a des chimistes qui en arrivent à retirer la plus petite parcelle d’or et d’argent ornant une assiette fêlée ou recouvrant une lanterne de voiture, un galon, un bouton d’uniforme. Mais notre meilleur profit, nous le faisons avec les cheveux.

Avec les cheveux ?

Parfaitement. Toutes ces petites mèches que les femmes retirent de leurs démêlures après s’être coiffées, nous les revendons aux coiffeurs à un prix qui varie de 4 à 6 francs la livre. Autre chose : les cheveux que l’on trouve aux portes des salons de coiffure, nous les ramassons précieusement, car on s’en sert pour fabriquer les filtres destinés à clarifier, les sirops.

J’en ai trop entendu, et là-dessus nous prenons congé du brave biffin pour ne pas en entendre davantage.

« Magazine français. » Paris, 1902.

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