L’origine des cafés à Vienne

Georg-Franz-Kolschitzky

Ce qui frappe surtout l’étranger à Vienne, c’est la multitude des cafés; on se croirait dans une ville d’Orient. Je n’en ai pas compté le nombre moi-même, mais, si j’en crois la statistique, ils dépassent le nombre de quatre cents. Il est vrai que Vienne est la première ville de la chrétienté qui ait vu un café s’ouvrir dans ses murs, et qu’a ce titre, elle a plus de droit qu’un autre.

C’était en 1688. Vienne, pour la seconde fois, était assiégée par les Turcs, et l’anxiété était grande. Malgré l’héroïque défense du comte Rudiger Starenberg, les Viennois voyaient le moment où ils devraient capituler, si les secours qu’ils attendaient du dehors n’arrivaient pas. On avait bien envoyé des messagers au-devant de l’armée impériale qui s’avançait sous le commandement de Charles de Lorraine, mais les uns après les autres ils étaient tombés entré les mains des Turcs, qui les avaient pendus, haut et court, sous les remparts de la capitale. Donc l’angoisse augmentait de jour en jour, d’heure en heure…

En ces temps-là vivait à Vienne un Polonais du nom de Georges Kulczycki, jeune homme beau, intelligent, actif, courageux, âgé de vingt-trois ans, qui tenait une boutique dans le faubourg Léopold, et qui s’était engagé comme volontaire dans la compagnie des Corps francs du capitaine Frank. Kulczycki se présenta Un matin devant le commandant général : 

Que voulez-vous? lui demanda le comte de Starenberg qui se promenait d’un air agité et inquiet dans la salle du conseil de guerre.

Monsieur le commandant, fit le Polonais, je viens m’offrir pour traverser les lignes turques : je vous promets, sur ma tête, d’aller avertir l’armée de secours de notre triste situation.

Les Turcs te pendront, répondit Starenberg en continuant sa promenade.

Ils ne me pendront pas, monsieur le commandant.

Et pourquoi t’épargneraient-ils plus qu’un autre ?

Parce que je n’ai pas la moindre envie d’être pendu.

Alors tu possèdes un talisman ?

Peut-être.

C’est ton secret, je ne te le demande pas; tu veux donc t’aventurer dans le camp ennemi ? reprit Starenberg, qui s’arrêta cette fois devant le jeune homme.

Je le traverserai, j’irai porter vos ordres à l’armée impériale et je reviendrai vous rendre compte de ma mission, voilà, monsieur le commandant, ce que je vous propose.

Starenberg réfléchit un instant. 

J’accepte, répondit-il. Si tu réussis, quelle est la récompense que tu exiges ?

Aucune , je ne demande que l’honneur de vous servir.

C’est bien. Ce soir je te ferai transmettre mes ordres; tu peux te retirer, que Dieu te protège !

Pendant la nuit, on était au milieu du mois d’août, un orage terrible éclata sur Vienne et ses environs. Kulczycki, déguisé en Turc, en profita pour sortir inaperçu avec un domestique, Georges Mikalowsky qui avait été également en Orient. Le lendemain, comme ils étaient arrivés dans le camp ottoman, ils furent arrêtés et conduits devant un agha. Aux questions qui lui furent adressées, Kulczycki répondit qu’il était un marchand de Belgrade et qu’il venait proposer aux Turcs un marché pour l’approvisionnement de leur armée.

Cette idée, fort nouvelle, plut à l’agha qui voulut en déférer à ses chefs. Il fit servir à boire et à manger au faux musulman et à son domestique, puis il leur dit, en les quittant : 

Je vous laisse en liberté, mais je vous engage à ne pas trop vous éloigner, car les avant-gardes de l’armée impériale sont au pied du Léopoldberg.

Kulczycki sut habilement profiter de ce renseignement : il fit semblant de se promener en sifflant et réussit à passer aux soldats chrétiens, de sorte que le 17 il rentrait à Vienne après avoir pleinement réussi dans sa mission.

Quelques jours après Sobieski et Charles de Lorraine tombaient à l’improviste sur les Turcs et les mettaient en fuite.

Le comte Starenberg fit appeler Kulczycki et voulut à tout prix lui accorder une récompense, mais le Polonais se contenta de lui demander en don les innombrables sacs de café que les Turcs avaient abandonnés dans leur déroute.

Parfaitement, répondit le comte, mais qui nous indiquera l’emploi que l’on peut faire de ces petits grains verts ?

Moi, Excellence ces graines sont celles que les Turcs emploient pour leur boisson favorite, qui est digne de devenir celle des chrétiens. Si Votre Excellence m’abandonne, les sacs qui font partie du butin, je me charge de préparer un café aussi délicieux que le café turc.

Tous ces sacs sont à toi, je vais donner des ordres pour qu’on te les réserve; de plus la commune a décidé de t’offrir une maison dans le faubourg Léopold, en reconnaissance, du service que tu as rendu, afin que, si tu ne vends pas ton café, tu ne sois pas dans la misère. 

Kulczycki se mit aussitôt à l’oeuvre. D’abord il alla de maison en maison, portant ses tasses de café sur un plateau; puis, quand les Viennois se furent habitués à cette boisson, au point de ne plus pouvoir s’en passer, il loua un modeste local dans la rue des écoles; puis, comme les amateurs augmentaient de jour en jour, la pièce fut bientôt trop étroite, et le Polonais se transporta dans la rue des Serruriers, à la Bouteille bleue où il resta jusqu’en 1703, époque de sa mort…

Voici maintenant quel était l’aspect que présentait ce café : au fond, sur un grand feu, l’eau chantait dans des bouilloires de cuivre; des bancs en bois couraient le long des murs; il n’y avait pas de tables.: les buveurs de café tenaient leur tasse à la main ou la déposaient à côté d’eux, sur le banc. La salle était éclairée par deux lanternes fixées au plafond, et Kulczycki se promenait de long en large avec son chibouk, l’air heureux et rayonnant. Chaque soir on voyait à la Bouteille bleue le vieux Rudiger de Starenberg, le capucin Marc Avian, confesseur de Sobieski… Le prince Eugène de Savoie y venait de temps à autre…

« Vienne et la vie viennoise. » Victor Tissot, E. Dentu, Paris,1878.

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