Les raisons de la peinture

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Mme d’Allodole mit, pour aller au Salon, une robe de voile de soie noir, où étaient imprimées des roses bleues, avec un semis de jasmins désespérés, qui étaient verts.

Elle avait choisi pour l’accompagner le Philosophe. C’est quand elle regarde des peintures qu’une jeune femme a surtout besoin d’avoir auprès d’elle un ami qui fasse état de penser. Ils avançaient donc dans un désert de toile peinte, au bout duquel il y avait une salle carrée où on avait mis les plus méchants.

Mme d’Allodole est jolie, mais elle n’est pas sans réflexion. Elle s’arrêta soudain et dit :

Pourquoi fait-on de la peinture ?

Vous le savez, dit le Philosophe, et l’Histoire nous l’apprend. C’est par amour. Le premier portrait fut tracé sur le mur par la fiancée d’un soldat, qui, cernant de charbon l’ombre de celui qu’elle aimait, la garda à défaut du corps et inventa le dessin. Quelle n’est pas la douceur de refaire de ses mains le visage qu’on chérit I On en suit tendrement le contour de fleur. Des courbes irréelles jouent en surfaces insaisissables. On croit peindre la chair d’un songe, et l’on s’étonne, ayant tourné cette boucle blonde, de n’avoir pas une trace d’or au bout des doigts. Enfin, l’image apparaît, plus vraie que la vie. L’éclair du sourire est immortel.

Comme il parlait, il aperçut devant lui un de ces portraits tracés par l’amour. Mais c’était un amour qui avait vu le modèle comme un polyèdre. Les faces des joues non équarries se coupaient en arêtes. Le rectangle et le rhombe composaient seuls un visage sévère, et chaque plan de cette idole de bois était peint d’une couleur du prisme.

Il faut trouver une autre explication, dit Mme d’Allodole.

On fait aussi de la peinture, dit le Philosophe, pour se débarrasser de ce monde de formes qu’on porte en soi, et qui finiraient par vous halluciner, si vous ne les réalisiez pas sur la toile.

Il acheva sa phrase juste comme ils arrivaient devant l’image d’une jeune femme en état d’innocence, qui leur tournait le dos, avec une espèce d’insolence.

Vous êtes inconvenant, dit Mme d’Allodole. Et le peintre aussi. Qu’il garde ses visions pour lui, dût-il en être halluciné !

Vous êtes sans pitié, dit le Philosophe. Regardez les tableaux de M. Matisse. Vous savez qu’il est hanté, en ce moment, par des espèces de turqueries, où il y a des odalisques sur des tapis, avec du rouge, du jaune et un peu de vert. II a l’esprit meublé comme un sérail. Et M. Sert, dont le génie est rempli de colosses, de chevaux qui s’ébrouent, de stropiats et de martyrs, que deviendrait-il s’il n’en abandonnait sur les murs ? Je connais un portraitiste chez qui, par moments. une couleur l’emporte et devient tyrannique. On le reconnaissait autrefois à une pourpre violette qu’il avait empruntée à Whistler; depuis quelques années, il est sous l’empire du vermillon. Il en met partout, pour rien, pour le plaisir. Empêchez-le de peindre, il verra rouge… L’art est une médecine, et l’on se purge de ses humeurs en peignant, comme en jouant du piano, en chantant, et en faisant des vers.

Ils étaient, maintenant, devant un petit tableau qui représentait, dans une pièce vide, une commode peinte avec beaucoup de soin. Il y avait aussi une cheminée et un lustre. Mme d’Allodole railla.

Voilà un peintre, dit-elle, à qui son tableau a dû faire grand bien. Car, à vous entendre, il portait en lui cette commode avec son marbre et ses cuivres, et il l’a posée là pour s’en débarrasser. Il a dû se sentir plus léger.

Enfin, dit le Philosophe sans se troubler, on peint pour le plaisir de créer des êtres, de multiplier son cheptel de figures, d’étendre sa fortune en terres représentées. Les plus grands propriétaires fonciers du siècle, ce sont les paysagistes. M. Ménard a un magnifique domaine, tout en forêts, où règne un éternel automne, et M. Dauchez possède des lieues de pays pâle, mêlé d’eau et de terre, avec de maigres pins sous le vent d’ouest.

Il faut leur faire payer l’impôt, dit Mme d’Allodole.

« Les Annales politiques et littéraires. »  Henri Bidou, Paris, 1928. 

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