Suzanne Lenglen: « Comment j’ai gagné le championnat du monde. »

Suzanne-Langlen

Le tennis, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, est devenu un exercice sportif des plus difficiles et qui demande des qualités athlétiques qu’il n’est possible d’acquérir que par une volonté tenace et une grande persévérance dans l’effort. C’est vous dire immédiatement que je ne suis pas devenue championne du monde simplement parce que je suis plus adroite ou plus agile qu’une autre, mais bien plutôt parce que j’ai su m’astreindre pendant six ans à un entraînement intensif et souvent pénible.

J’ai fait mes débuts à l’âge de onze ans dans la propriété de mes parents, à Compiègne, et trois mois après j’affrontais pour la première fois les émotions d’un tournoi à Chantilly. J’y gagnais un deuxième prix de handicap et je me souviens encore quelle joie ce fut pour moi. J’étais douée pour le tennis, j’avais de la souplesse naturelle, un excellent coup d’oeil, et déjà ce sang-froid imperturbable qui ne m’a jamais abandonnée même dans les occasions les plus difficiles. Le tennis m’amusait plus que toute autre distraction, je faisais de rapides progrès, j’acquérais plus de vitesse et de précision et j’eus tout de suite l’impression que je parviendrais à devenir une bonne joueuse.

En 1913, j’ai quatorze ans, je suis en vacances au Touquet et je joue là mon premier tournoi important. Je parviens dans cinq finales. C’est alors que mon père, qui était un amateur passionné de tennis, se rendit compte qu’il pourrait faire de moi une véritable championne. Il me prit en mains et, avec la volonté et la persévérance qui le caractérisent, il me fit parcourir en quelques années les étapes qui m’ont amenée, au mois de juillet dernier, à la conquête du titre mondial.

Nous passions chaque année plusieurs mois à Nice, où je voyais jouer toutes les grandes championnes anglaises; je suivais leurs parties avec un intérêt passionné et je me rendais compte des difficultés énormes à surmonter pour leur résister; leur jeu, d’une précision, d’une régularité extraordinaires, est en général peu varié. Mon père comprit que pour les dominer il fallait leur opposer un jeu différent, et c’est alors qu’il m’apprit à jouer comme un homme. Je regardais surtout l’incomparable champion qu’était Wilding, dont l’exemple me fut précieux.

Suzanne-Langlen

Mon père étudiait la manière de jouer et les combinaisons des grands joueurs et me faisait ensuite profiter de son expérience; moi, je parvenais instinctivement et avec facilité à imiter les gestes des champions que je voyais. Je travaillais assidûment, mon père me faisait étudier tour à tour chacun de mes coups; il ne me flattait jamais, mais faisait preuve au contraire de sévérité et me critiquait sans cesse. J’attribue en grande partie à cette excellente méthode d’éducation le désir que j’avais de toujours progresser et les résultats que j’ai obtenus.

J’arrivai ainsi, en 1914, à devenir une joueuse de bonne classe, mais j’estime que c’est réellement pendant les deux premières années de la guerre que je perfectionnai suffisamment mon jeu pour pouvoir rivaliser avec les meilleures joueuses anglo-saxonnes. Je pris l’habitude de jouer avec des hommes et j’adaptai mon jeu au leur.

Mais toutes mes qualités techniques n’auraient jamais fait de moi une véritable championne si je ne m’étais astreinte à un entraînement physique méthodique et régulier. Voici en quelques mots la méthode que j’emploie.

Chaque matin, un bon quart d’heure de culture physique selon les principes du docteur Muller, mouvements d’assouplissement, puis quelques minutes de saut à la corde pour acquérir du souffle. Même travail le soir. Vivre autant que possible au grand air, longues promenades à pied, natation en été. Danser peu, hélas ! et pas du tout pendant les quelques jours qui précèdent un tournoi; se coucher pendant cette période entre neuf et dix heures. Dans le courant de l’année sortir très rarement le soir. Jouer peu au tennis, mais régulièrement et avec un bon entraîneur, à peine trois quarts d’heure tous les deux jours. Fournir pendant ce court espace de temps un effort violent et cesser de jouer dès que la fatigue se fait sentir.

C’est cet entraînement méthodique, suivi sans défaillances pendant plusieurs années, qui me permit de me présenter le 25 juillet dernier contre la grande championne anglaise, Mrs. Lambert Chambers, avec une confiance absolue dans le résultat de la partie.

Lorsque je pénétrai sur le «court» central de Wimbledon, j’étais absolument calme et maîtresse de moi-même; pas un instant je n’avais l’idée que je pourrais être battue, malgré la fatigue que je ressentais à la suite des efforts que j’avais fournis pendant quinze jours consécutifs. Au contraire, mon adversaire, tenant du Championnat, n’avait pas d’éliminatoires à disputer et se trouvait de ce fait avantagée vis-à-vis de moi. Dès le début de la partie, je rencontrai en Mrs. Chambers une résistance acharnée; j’enlevai difficilement le premier set 7/5. Au second set je menai , 4/1, mais j’éprouvai à ce moment une défaillance terrible et mon adversaire, jouant parfaitement, gagna cinq jeux de suite et remporta 6/4 ce second set.

suzanne-lenglen-1923

A ce moment, je sentis mes forces physiques m’abandonner et je dus faire appel à toute mon énergie pour continuer le troisième set. Je donnai un effort violent et bientôt je menai 4/1, mais Mrs. Chambers parvint à gagner quatre jeux de suite, ce qui lui donnait 5/4. Nous gagnons chacune un jeu, ce qui amène le score à 6/5 en faveur de mon adversaire; le service est à elle.

Bientôt il suffit d’un point pour que je perde le match. L’émotion générale est intense, le silence impressionnant, et je crois que, des 15 000 personnes présentes, c’est moi qui suis le plus calme. Sans aucun découragement j’attaquai avec plus de vigueur que jamais et je parvins à égaliser au milieu d’un enthousiasme fantastique. Ce fut une chaude alerte et un moment d’angoisse pour tous mes partisans, et surtout pour ceux qui avaient parié sur ma chance. A six jeux partout, je jouais mieux que jamais, mais presque inconsciemment. Je réussis un service en quatre balles et, malgré mon épuisement, je remportai l’ultime et dernier jeu qui me donnait le titre tant envié.

Je rentre en France pleine d’admiration pour mes adversaires anglaises et surtout pour Mrs. Lambert Chambers; ce sont des joueuses remarquables, dont les qualités techniques sont à la hauteur des qualités morales, et je suis heureuse de rendre hommage à leur ténacité et à leur courage qui furent au-dessus de tout éloge. Je sais qu’elles seront pour moi de redoutables adversaires, et l’impression que je rapporte de Wimbledon est qu’il me reste encore beaucoup à apprendre et qu’il me faudra travailler avec acharnement pour rester digne du beau titre que je viens de conquérir. 

Suzanne Lenglen.

« Lectures pour tous. » Hachette, Paris, 1919.

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