Les Quarante-Sept ronins

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Il n’y a pas de légende plus populaire au Japon que celle des Quarante-Sept ronins. On lui doit la connaissance d’un fait significatif au point de vue des moeurs féodales.

Le ronin est en général un homme déchu. Le plus souvent, ce sont des gens de la classe militaire renvoyés par leur daimio. D’autres fois, ils sont devenus ronins à la suite de la ruine de leur maître. Or, il y avait un daimio, Takumi-no-kami, qui, envoyé avec un message du Mikado à la cour de Yédo, y fut cruellement offensé par Kotsuké, l’un des grands fonctionnaires du Shogun. Comme on ne tire pas l’épée dans l’enceinte du palais sans encourir la peine de mort et la confiscation de ses biens, Takumi se contint longtemps. Mais, un jour, poussé à bout, il dégaina et se précipita sur son ennemi, qui put s’enfuir, tandis que lui-même, arrêté et traduit devant le tribunal, fut condamné à s’ouvrir le ventre. Ses terres furent confisquées, sa famille réduite à la misère. Ses vassaux et gentilshommes devinrent ronins. Les uns descendirent au rang de marchands, d’autres prirent du service auprès de quelque daimio; mais Kuranosuké, le principal conseiller, et quarante-six autres chevaliers de Takumi se promirent de venger leur maître.

Malheureusement pour ce projet, Kotsuké eut vent de ce projet et pourvut à sa sûreté en s’entourant d’une garde nombreuse, si bien qu’à moins d’endormir les soupçons de l’ennemi, il fallait renoncer à toute idée de vengeance. Les Quarante-Sept ronins, sachant que Kotsuké les faisait surveiller à Kiyoto par ses espions, se séparèrent, prenant chacun un déguisement, soit de charpentier, soit d’ouvrier, soit de marchand. Kuranosuké feignit de s’adonner aux vices. On ne le voyait plus que dans les maisons où l’on vend du saké, et dans d’autres mauvais lieux. Un jour il fut trouvé ivre-mort dans un ruisseau de la rue. Un passant, un homme du clan de Satsuma, s’écria :

« Ce n’est pas là Kuranosuké, autrefois le conseiller du malheureux Takumi ! Au lieu de venger son maître,il se livre aux femmes et au vin ! Oh ! le misérable ! indigne du nom de Samurai ! »

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Et le poussant du pied, il lui cracha à la figure. Le fait, rapporté par ses espions à Kotsuké lui sembla de bon augure. Mais ce ne fut pas tout. Le fidèle conseiller poussa, la dissimulation jusqu’à la cruauté. Jouant toujours le rôle de débauché, il accabla sa femme d’injures et la chassa de sa maison, elle et ses entants, sauf le fils aîné, âgé alors de seize ans, qu’il garda près de lui. A cette nouvelle, mandée aussitôt à Yédo, Kotsuké, ne doutant plus que tout danger fut passé, renvoya la plus grande partie de ses gardes. Le jour du grand acte de justice approchait donc. Le conseiller s’enfuit secrètement de Kiyoto et alla rejoindre ses compagnons, tous réunis à Yédo et n’attendant que le signal du chef pour se mettre à l’oeuvre.

On était au coeur de l’hiver, et, par une nuit sombre et froide, par une forte tourmente de neige, les conjurés, séparés en deux colonnes, l’une conduite par le chef, l’autre par son fils, se dirigèrent, silencieusement et sans être aperçus, vers le yaski de l’homme voué à la mort. Ils convinrent de pénétrer dans le palais, de ne pas verser de sang innocent, d’épargner les serviteurs qui ne feraient pas résistance, enfin de tuer Kotsuké et d’aller déposer sa tête sur le tombeau de leur maître, au temple de Sangakuji, dans le faubourg de Takanawa. Tels furent les derniers ordres du chef des conjurés, et les ronins promirent tous de s’y conformer. Le haut mur d’enceinte du palais fut escaladé et la porte intérieure enfoncée à coups de marteau. Afin d’empêcher les voisins d’accourir, Kuranosuké leur avait envoyé ce message :

« Nous, les ronins, autrefois au service de Takumi-no-kami, comptons, cette nuit, pénétrer dans le palais de Kotsuké-no-suké, pour venger notre seigneur. Nous ne sommes ni voleurs ni malandrins, et aucun dommage ne sera fait aux maisons des voisins. Rassurez-vous. »

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Les voisins n’eurent garde de venir au secours d’un homme peu populaire dans le quartier; ils se tinrent tranquilles et laissèrent faire les ronins. Ceux-ci pénétrèrent dans l’intérieur du palais. Une lutte terrible s’engagea avec les Samurais du seigneur. Bientôt ceux-ci gisaient tous morts ou mourants; aucun des ronins n’avait péri. Le fils du chef des conjurés, cet enfant de seize ans, avait fait des prodiges de valeur. Mais où était Kotsuké ? Vainement on le cherchait dans les coins de ce labyrinthe. Déjà, dans un moment de désespoir, les ronins se décidaient à s’ouvrir le ventre, lorsque leur chef, en examinant le lit du seigneur, trouva que les couvertures étaient encore chaudes. Celui qu’il cherchait ne pouvait être loin. A la fin, on tira de sa cachette un homme âgé, d’un aspect respectable, vêtu d’une tunique de soie blanche. On ne tarda pas à le reconnaître. C’était Kotsuké. Le chef des ronins se mit alors à genoux devant lui, et après avoir accompli les démonstrations de respect dues au rang du vieillard, il dit :

« Seigneur, nous sommes les hommes de Takumi-no-kami. L’an dernier, Votre Grâce a eu une querelle avec lui. Il a dû mourir et sa famille a été ruinée. En bons et fidèles vassaux, nous sommes venus cette nuit pour le venger. Vous devez reconnaître la justice de notre cause. Et maintenant nous vous conjurons de faire hara-kiri. Je vous servirai de second(1); et après avoir humblement recueilli la tête de Votre Grâce, j’irai la déposer en offrande sur le tombeau du seigneur Takumi. »

Mais Kotsuké, tout tremblant, ne put se décider à mourir de la mort d’un gentilhomme.

Comme le temps passait et que des secours pouvaient arriver, Kuranosuké lui coupa la tête avec le poignard dont son maître s’était servi pour s’ouvrir le ventre. Afin d’éviter. un incendie, les ronins éteignirent les lumières et les feux dans le palais; puis ils mirent la tête dans une corbeille, et se retirèrent. Le jour commençait à poindre. La nouvelle des événements de la nuit s’était déjà répandue dans Yédo. Le peuple accourut en foule et salua de ses acclamations les quarante-sept hommes qui, tout ensanglantés, leurs vêtements en lambeaux, se dirigeaient processionnellement vers le faubourg de Takanawa. A chaque instant ils craignaient d’être attaqués par les Samurais du beau-père de leur victime; mais l’un des dix-huit grands princes du Japon, ami et parent de Takumi, avait à la hâte rassemblé ses hommes de guerre pour aller au secours des quarante-sept. Au moment où ceux-ci passaient devant le yashki du prince Sandai, on les engagea à entrer et on leur servit du riz et du vin.

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Arrivés au temple où repose Takumi, ils lavèrent leur trophée sanglant dans une fontaine qui existe encore, et le déposèrent sur le tombeau de leur maître. Kuranosuké remit tout l’argent qu’il possédait au prêtre, lui dit qu’ils feraient tous hara-kiri, et le pria de les ensevelir, lui et ses compagnons, près du tombeau de leur prince. Le bonze versa des larmes d’attendrissement. Les ronins attendirent ensuite les ordres des magistrats. Mandés devant le conseil suprême, il leur fut notifié qu’ayant manqué au respect dû à la cité et au gouvernement, ils étaient condamnés à faire hara-kiri. Ils furent divisés en quatre groupes et mis sous la surveillance de quatre daimios. Ce fut dans la maison de ces derniers, qu’en présence des officiers du shogun, ils se donnèrent la mort.

Ayant fait d’avance le sacrifice de leur vie, ils finirent avec intrépidité. Leurs corps furent portés à Sangakuji et enterrés près des dépouilles du seigneur Takumi; et, depuis ce temps, le peuple n’a cessé de visiter leurs tombeaux, de les orner de petites branches, d’y brûler de l’encens. Parmi les premiers qui s’y présentèrent était l’homme du clan de Satsuma qui avait insulté Kuranosuké lorsque celui-ci feignait de dormir dans un ruisseau. Il déclara être venu pour faire amende honorable à ce saint martyr et expier la faute qu’il avait commise en l’insultant. A ces mots, il tira son poignard et s’ouvrit le ventre. Il fuf enterré dans le même enclos.

Telle-est la tragédie des fidèles ronins, connus à Yédo sous le nom des Quarante-Sept.

(1) Le second, pour ne pas laisser souffrir celui qui s’ouvre le ventre, lui fait voler la tête. C’est le devoir confié à un parent ou à un ami intime.

«  Musée universel. » Paris, 1873.

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