Les fées

Joseph-Noel-Paton
Joseph Noel Paton

Je voudrais démontrer ici que les fées sont le dernier vestige de l’ancienne religion de.la Gaule qui s’est conservée après la domination, romaine et l’introduction du christianisme, pendant tout le moyen âge, et jusque dans les temps modernes. C’est une des manifestations du vieux génie celtique dans l’esprit français. Malheureusement, l’histoire des Celtes est aujourd’hui moins avancée et présente un bien moindre degré de certitude que l’histoire des Germains, parce que les documents en sont bien moins précis et bien moins abondants.

En effet, tandis que les germanistes ont une base solide pour leurs recherches dans la Germania de Tacite, les Scythiques d’Hérodote, l’Edda et les autres poèmes Scandinaves, nous en sommes réduits, pour l’histoire des Gaulois, à quelques traits généraux des Commentaires de César, qui, s’il l’eût voulu, eût été plus que personne à même de nous donner de précieux renseignements sur l’état social,, moral, intellectuel et religieux des Gaulois, à des vers de Lucain, à quelques poèmes latins de la décadence. Je ne parle pas de l’esprit de système qui a longtemps empêché les études celtiques de faire de sérieux progrès.

Nous en savons cependant assez sur la religion celtique pour pouvoir affirmer les rapports de parenté qui l’unissent à des superstitions plus récentes. Cette religion était trop fortement enracinée dans l’esprit du peuple pour que l’invasion romaine la fît disparaître. Elle était la vraie religion qui convenait aux moeurs des habitants de la Gaule.

Les fées de France sont d’abord des prophétesses, et alors on les voit errer, sérieuses et graves, sous les noirs ombrages des vieilles forêts celtiques; elles possèdent toute science et toute richesse; elles connaissent l’herbe d’or et le trèfle magique, les pierres aux propriétés merveilleuses, les breuvages qui rendent immortel. Elles boivent alors dans des coupes d’or et habitent des palais étincelants de pierres précieuses. Changeant avec les habitants et les moeurs de l’ancienne Gaule, elles  deviennent des châtelaines, de belles chasseresses, et maintes fois, le soir, le seigneur revenant de la chasse, les a vues sortir du bois, suivies de leur cour d’esprits légers et gracieux.

Les palais ne les effraient pas; elles y sont bien reçues et donnent toutes sortes de bons conseils, aux princes et aux rois. Quelquefois aussi, s’humanisant plus encore, elles s’éprennent d’amour pour un beau et vaillant chevalier, et alors elles ressentent toutes les douceurs et les amertumes de la passion. Elles sacrifient tout à leur amour, même leur pouvoir surnaturel, même leur immortalité; et, pour vivre dans la solitude avec celui qu’elles aiment, elles quittent leurs soeurs et leurs compagnes; méconnues et abandonnées, elles languissent et meurent bientôt, le coeur brisé.

Que de bienfaits leur ont dus nos pères, alors que leurs actions, racontées par les trouvères, charmaient les tristes veillées des. manoirs, et que leurs poétiques, légendes venaient adoucir les moeurs barbares des chevaliers à l’armure de fer et au coeur d’airain, dans l’âme desquels elles portaient quelquefois la joie et la poésie, comme les rayons du soleil qui égayaient, à travers les étroites meurtrières, les noirs et sévères donjons. Ce sont elles, les bonnes fées, qui parlaient de gloire la nuit à l’oreille des jeunes chevaliers. Ce sont elles qui, bien avant que l’archange saint Michel apparût à Jeanne d’Arc, berçaient, dit-on, la noble fille de ces rêves d’héroïsme qui la préparaient à la mission sacrée de sauver la patrie, dernier bienfait qu’elles rendaient à la France, presque au moment où la France allait les oublier.

Car les fées deviennent vieilles, le temps a mis l’expérience dans leur âme et les rides sur leur front; elles sont maintenant grand-mères, et c’est leur dernière incarnation dans notre pays.

Plus de fées à diamants et à saphirs; elles ont disparu avec les temps chevaleresques. A force de se rapprocher de l’homme, elles se sont presque confondues avec lui et vivent à la même table et sous le même toit. En vieillissant, elles deviennent plus économes, plus respectables, plus judicieuses. Elles aiment maintenant les jeunes filles et les jeunes garçons en raison de leur sagesse et de leur esprit; elles ne donnent plus à tort et à travers; leur vieux coeur s’est un peu endurci; elles veulent savoir à qui elles donnent et cherchent, de toute façon, à s’assurer des qualités de l’esprit et du coeur de leurs protégés pour voir si elles ont bien placé leurs dons.

Ce n’est pas en France que les fées ont trouvé les plus dignes historiens : Spencer, en Angleterre, a recueilli les nobles enseignements qu’elles avaient donnés à la chevalerie; Arioste a raconté les espiègleries, les fantaisies, les frivolités, de leur vie mondaine; Shakespeare, enfin, nous a transmis les renseignements que les fées lui avaient donnés sur leur vie et leurs moeurs; on trouve dans ce poète mille détails curieux sur leur vie intime. Mais c’est en France que sont nées toutes les légendes que ces poètes ont exploitées. Ce sont les trouvères qui les ont semées au dehors, mais elles sont restées nôtres malgré cet exil, comme l’argent que les étrangers nous emportent n’en continue pas moins à porter nos emblèmes nationaux.

Narcisse Michaut, de l’Académie Française.

« Musée universel. »  A. Ballue, Paris, 1878.

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