L’avenir du phonographe

phonographe

Une chose vraiment merveilleuse que le phonographe ! Bien supérieur au téléphone qui, après tout, est destiné à faire double emploi avec le télégraphe. Mais le phonographe, songez-y donc, emmagasiner les sons, les paroles avec l’articulation, le timbré, et le chant ! En voilà assez pour révolutionner le monde. Vous souriez ? Eh bien supposons-nous pour un instant vieillis d’une vingtaine d’années, alors que les phonographes pulluleront comme aujourd’hui les parapluies, par exemple, qui étaient peu connus il y a cinquante ans.

Tout le monde aura donc son petit phonographe à soi. La maîtresse de maison qui grille de savoir ce qu’on dit de son luxe, de ses toilettes, si l’on ne jase pas sur un certain petit défaut, etc., en placera dans le salon où elle fait attendre ses visiteurs, et le soir, avant de s’endormir, elle tournera la manivelle de son phonographe dont les révélations la feront souvent rire jaune, comme on dit.

Représentez-vous ces petites scènes d’intérieur: Un brave homme d’oncle, mais pas bête du tout (et il y en a) est à l’article de la mort. Son fringant de neveu qui ne pense pas plus au phonographe qu’au reste, s’écrie en entrant dans le vestibule avec le juron à la mode et du ton que vous savez:

« Combien de temps faudra-t-il encore venir geindre près de ce vieux moribond et verser sur son oreiller des larmes de crocodile ? »

Cela dit, il entre, et accomplit sa petite besogne comme d’habitude en trouvant à part soi que l’oncle fait bien des façons pour quitter ce bas monde.

Cependant il larmoye et serre les mains du malade avec componction.  Au plus fort de l’ondée voici mon oncle qui se fait apporter une petite boîte cylindrique et on entend mon neveu de tantôt s’écrier pendant que mon neveu de maintenant sanglote à fendre l’âme:

« Ah mazette ! Quand donc finira cette comédie ! »

Supposons-nous maintenant à la chambre des députés. L’orateur lancé dans sa plus belle période pâlit et chancelle soudain. En vain il boit, coup sur coup, plusieurs gorgées du verre d’eau traditionnel, la voix lui manque, il va s’évanouir. C’est que dans le fond de la salle une voix, la même que la sienne, identique, seulement le timbre un peu plus jeune et moins enroué,  se permet de  déclamer justement contre les opinions qu’aujourd’hui prône l’orateur.

Celui-ci a compris… C’est un discours qu’il a prononcé jadis, alors que sa nuance était différente, et qui a fait sa réputation; et la voix accusatrice qui s’élève est celle d’un phonographe indiscret.

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A une autre.. Madame Dubrouillon, mariée depuis deux ans à peine, vient d’essuyer un orage violent de la part de son mari qui s’est oublié au point de l’insulter indignement. D’un pas lent et mesuré elle se retire vers son appartement particulier d’où elle rapporte la petite boîte cylindrique et, belle comme l’antique, tourne la manivelle en toisant Monsieur de toute sa hauteur. Et le phonographe de sa voix la plus, suave:

« O ma tendre Dorothée, à tes pieds adorables je voudrais vivre et mourir. »

Un fameux imprésario que le phonographe ! Aussi quelle vogue ! il y en aura partout. Ce sera comme ces petits miroirs qu’on dispose devant les maisons, espions qui dénoncent le visiteur aussitôt qu’il paraît. Mais cet enfant terrible de phonographe lui, non content de faire voir les visages, démasquera les pensées. Quel malheur pour les gens qui parlent autrement qu’ils ne pensent, et comme ils donneront souvent dans le panneau ! Ce sera alors que le vieux brocard « les murs ont des oreilles » sera vrai.

Le juge d’instruction en mettra dans son cabinet pour confondre les coupables; le bourgeois dans sa cuisine, pour savoir si les domestiques lui volent son vin et disent du mal de lui; la belle-mère, dans la chambre de son gendre; le professeur, dans sa classe; le cocher, dans sa voiture !

Et l’on deviendra soupçonneux et l’on aura peur des phonographes comme autrefois, à Venise, du conseil des Dix. Et vous direz en entrant chez votre ami à qui vous voulez faire une confidence:

« Tu n’as pas de phonographe, n’est-ce pas Arthur ?

Non, rassure-toi.

Allons, tant mieux, nous pouvons donc causer en toute sûreté. »

Je n’ai fait voir, jusqu’à présent, que ses mauvais côtés; est-ce à dire qu’il n’aura rien de bon ? Non, certes, et, comme toute chose, il aura ses avantages à côté de ses inconvénients. Ainsi, il dépassera bien nos boîtes à musique, puisqu’on pourra lui faire redire les vocalises de nos meilleures cantatrices. Les orateurs conserveront leurs discours dans les phonographes étiquetés qui passeront à la postérité. Et nous autres étudiants, si nous le sommes encore alors,nous nous serinerons, sans sortir de notre chambre, les cours de nos chers professeurs. 

Camille Claus.

« Musée universel. » Paris, 1878.

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