Le carnaval et le boeuf gras

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Il y aurait de grands et curieux enseignements à prendre dans un livre qui nous raconterait les carnavals de Paris seulement depuis un demi-siècle, depuis les joyeuses promenades aux Porcherons, sous le roi Louis XVI, nocturne dévergondage, où les dames comme la comtesse de Genlis, la princesse Potoka et de plus hautes encore, se vantaient d’avoir pris leur part de folie, déguisées en cuisinières, d’avoir mangé populairement des pigeons à la crapaudine, du veau rôti et une salade de barbe de capucin; enfin d’avoir bu, sans faire trop laide grimace, chacune un verre ou deux d’eau-de-vie toute pure.

Certes, ce serait une plaisante occupation que d’étudier les préludes de la grande révolution, dans ces visites incognito du seigneur à l’ouvrier, dans ces pique-niques de confuse et tumultueuse égalité où les convives, en se reconnaissant, ne savaient qui devait porter le plus d’envie à l’autre; ce serait une chose étourdissante que de voir, durant ces cinquante années, revenir toujours aux mêmes temps cette même liberté de masque, cette même sécurité licencieuse du mardi gras, à travers les orages de la Révolution, les gloires du Consulat et de l’Empire, et même sous la Restauration. Car la République elle-même n’avait fait que suspendre, sans les abolir, les bruyantes folies du mardi gras.

Contentons-nous aujourd’hui, en attendant une plus sérieuse étude, de chercher l’étymologie et la naissance de ces orgies annuelles.

Ducange fait venir le mot Carnaval de « carn-aval », qui mange de la viande, parce que cette époque, joyeuse avant-courrière du pâle et maigre carême, est en effet consacrée aux sensualités de la table. Mais nous préférons l’explication de l’Encyclopédie, qui fait dériver le mot carnaval du nom d’une divinité subalterne appelée Carna (dea) vale. Ceci est d’autant plus admissible que le carnaval existait du temps des Grecs et des Romains. Les bacchanales d’Athènes, les saturnales et les lupercales de Rome, n’étaient en effet que le prélude des joyeusetés de Paris et de Venise.

carnaval

Le carnaval, aujourd’hui, n’est plus aussi hideux qu’il l’était autrefois; le catéchisme poissard est à peu près oublié, et c’est à peine si les boulevards voient encore quelques rares et silencieuses mascarades.

Ce qui nous est resté de plus caractéristique des anciennes époques carnavalesques, et ce qui probablement nous restera longtemps encore, grâce à la riche et intéressée corporation des bouchers de Paris, c’est l’ovation de ce pauvre bœut gras qu’on promène pendant trois jours dans tous les, quartiers avec une formidable escorte de sacrificateurs, de sauvages, d’anges, d’amours, de dieux, de déesses aux belles épaules, aux formes charnues, le tout à cheval et splendidement équipé, moucheté, tatoué.

Cette cavalcade ainsi bariolée est depuis sept ans conduite par le fameux Roland, le plus riche boucher de la capitale; elle s’arrête d’abord à la porte du roi, puis à celle de tous les ministères, des deux Chambres et des principales administrations. Le long trajet qu’elle a ainsi à parcourir permet au peuple parisien, peuple extrêmement avide de pareils spectacles, de voir le triste animal et d’admirer sa hauteur prodigieuse, ses larges flancs, aussi larges que ceux du cheval de Troie.

Après ce triomphe éphémère, le bœuf, que tant d’acclamations avaient accompagné, se voit tout d’un coup découronné et conduit, comme ses maigres confrères, au sanglant abattoir, où le sacrificateur de la veille lui plonge un couteau impie dans la gorge.

Ô vanité des grandeurs humaines ! Ô vanité ! Depuis le bœuf Apis, qu’on adorait et qu’on sacrifiait aussi, pourquoi ne s’est-il pas trouvé un seul bœuf assez intelligent pour éventrer de sa corne l’imprudent sacrificateur ?

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L’orgie a quitté la rue, où elle avait froid aux épaules, pour se précipiter dans le tourbillon des bals de théâtre, où, malgré l’œil sévère du garde municipal, elle prend ses poses lascives et débite joyeusement ses horribles saletés. Quel mélange, quel oubli du lendemain, quel tapage, quelles clameurs, quel continuel tournoiement, dans cette salle chargée de lumières et toute retentissante d’une brutale harmonie ! Comme c’est bien là la folie humaine, cette folie échevelée qui ne laisse après elle que le regret, les pleurs et quelquefois la mort !

Ce fut le lendemain du mardi gras que le choléra enveloppa Paris dans son linceul jaune.

« Revue pittoresque. »  L. Ganivet, Paris, 1843.

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