Les marionnettes

marionnettes

Traversant dernièrement une ville de province, j’y rencontrai un petit joueur de marionnettes dont l’aspect me reporta bien loin dans mes souvenirs.

C’était un jeune garçon, Savoyard ou peut-être plutôt Piémontais; il avait posé par terre une planche de sapin, assez longue mais étroite. De l’extrémité la plus éloignée partait une ficelle qui venait se rattacher au genou de la jambe droite posée sur l’autre extrémité de la planchette. A la ficelle étaient attachées deux poupées dont les vêtements, jadis brillants, maintenant ternis et usés, indiquaient vaguement que l’un des personnages figurait un homme et l’autre une femme.

Un mouvement cadencé du genou, réglé par la mesure d’une chanson en langage ou patois d’Italie, faisait monter, descendre, se heurter les deux poupées qui semblaient alternativement danser, s’embrasser ou se fuir, se quereller, se battre. C’est là un spectacle bien rudimentaire, quelque chose de plus primitif encore que le célèbre char de Thespis. Cela suffisait cependant à charmer, à faire rire aux éclats les enfants groupés autour du jeune garçon.

Ces joueurs de marionnettes étaient nombreux jadis à Paris, et ils ont fait, en leur temps, la joie de gens aujourd’hui bien graves, bien gourmés, que rien ne peut plus dérider et qui trouveraient que la planchette, les poupées et leur maître embarrassent la voie publique. Parfois, le petit joueur accompagnait sa chanson avec un petit tambourin; parfois aussi, il adjoignait à ses poupées une marmotte. La marmotte se fait rare; mais les joueurs de marionnettes ont disparu devant l’écrasante concurrence de tant d’autres marionnettes plus grandes, plus bruyantes, mais bien moins amusantes, et qui ne se contentent pas d’un « petit sou ».

Ils sont désagréablement remplacés par de prétendus chanteurs dont la voix éraillée fait le supplice des oreilles les moins délicates. Ce n’est cependant pas un mauvais métier. Je sais que dans une maison, voisine de l’hôtel des postes, dans la cour de laquelle viennent, chaque jour, cinq ou six de ces virtuoses du pavé. Ils y recueillent d’assez abondantes libéralités dont le signal est habituellement donné par deux charmantes soeurs.

L’an dernier, il venait, de temps en temps, une jeune femme portant clans ses bras un petit enfant. Elle avait une voix puissante, harmonieuse, émouvante. Aussi les offrandes lui pleuvaient-elles de la maison même et de la maison contiguë, presque entièrement occupée par des bureaux de journaux dont les rédacteurs faisaient entre eux des collectes pour la pauvre cantatrice.

Elle ne vient plus. Les courses par la pluie, par le froid, lui ont-elles fait perdre sa voix ? Un amateur l’a-t-il retirée de la rue pour la consacrer à l’art ? ou plutôt la misère n’a-t-elle pas tué la mère et l’enfant ? Que n’a-t-elle pensé aux deux soeurs ?

Frédéric Lock, 1872.

Les marionnettes

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