Voix de l’au-delà

spiritisme

Les anciens plaçaient dans la Terre leurs Enfers et leurs Champs Elysées. C’est dans les entrailles du sol que s’enfonçait le plaintif Orphée pour retrouver son Eurydice. Si les idées n’avaient pas changé là-dessus, les experts en matière d’au-delà seraient évidemment les savants qui se consacrent à l’entérologie de cette vieille planète malade, c’est-à-dire les géologues. Mais si notre esthétique et notre éthique n’ont guère varié depuis les Grecs, en revanche les modernes ne situent plus sous terre le séjour des désincarnés. C’est dans le ciel que nous plaçons nos édens et nos paradis consolateurs. L’au-delà est passé de l’au-dessous à l’au-dessus. C’est peut-être pourquoi les astronomes sont souvent sollicités par les tenants de l’occultisme. C’est peut-être aussi parce que ce bon Camille Flammarion, à la fin de sa vie, a consacré de gros in-folio aux communications que nous font les désincarnés en venant agiter les tables et les pendeloques des suspensions de salle à manger.

Parmi les innombrables publications qui paraissent sur ces questions, je viens d’en recevoir une fort curieuse où sont imprimées diverses communications reçues de l’au-delà et transmises par le moyen des raps, ou par la bouche (si j’ose dire, car c’est un pied) des guéridons. Parmi ces communications sur lesquelles chacun est invité à formuler son jugement, il en est qui sont signées de noms courants, ou collectifs, par exemple: Un groupe de désincarnés. Que des pensées signées Dupont ou Durand puissent n’être pas toujours sublimes et d’une forme exquise, on ne saurait s’en étonner. Pourtant, une remarque frappe: c’est que ces messages de l’au-delà, qui contiennent en général des exhortations morales parfaitement convenables, pourraient tout aussi ectoplasmebien avoir été écrits par n’importe quel brave homme au café du coin. Pourquoi les désincarnés ne nous donnent-ils jamais de détails sur le monde, évidemment fort différent du nôtre, où flottent leurs âmes pourtant si bavardes ! C’est d’autant plus singulier que, s’ils nous présentaient sur ce monde des détails somptueux et extraordinaires, on serait fort en peine pour les démentir.

Ne serait-ce pas simplement que leurs reporters manquent d’imagination ?

Mais voici autre chose. Parmi les messages imprimés que l’on m’a communiqués, en voici un qui est signé Lamartine. Feu le grand poète nous dit, dans cette homélie, des choses comme celles-ci:

« L’égoïsme, ô combien cela fait de mal !… Fils de l’orgueil, sois maudit pour les larmes que tu fais couler et pour celles auxquelles tu assistes, impassible et froid… II faut avoir pitié de tes sombres jours sans clarté… Qu’à chaque berceau préside et veille le bonheur !… » Etc..

Mais qui sait parler français ne s’exprime pas de la sorte. On n’assiste pas à des larmes. Les sombres jours sans clarté, et  impassible et froid sont des pléonasmes. On ne préside pas à un berceau . Etc.. Or, on peut dire ce qu’on voudra de Lamartine: il écrivait bien et ne cultivait ni l’incorrection vulgaire, ni le pataphar, ni le pléonasme. Faut-il en conclure que la sclérose cérébrale continue dans l’au delà ses ravages inévitables aux plus grands cerveaux, et aux plus académiques ? Faut-il en conclure qu’on vieillit dans l’au-delà des disciples d’Allan Kardec ? Cette supposition est incompatible avec la doctrine. Alors ?…

Tout cela nous rappelle les communications spirites que le père Hugo recevait et transcrivait a Hauteville-House et qu’il nous a laissées. Jules César, Napoléon et Virgile s’y exprimaient tous dans le style grandiloquent, imagé et métaphoriquement balancé de Hugo lui-même. Mais, du moins, était-ce en langage correct et sans attentat à la grammaire.

Non, vraiment, en dépit de notoires adhésions, malgré un Crookes, un Lodge,12347569medium-table-tournante-jpg évangélistes d’Allan Kardec et des sœurs Fox, on hésite à croire que les morts passent leur temps à nous conter des banalités par le truchement de notre mobilier. On hésite à croire que les plus illustres grands hommes du passé, comme des toutous obéissants, et au premier signe de la bonne dame du coin, accourent dans sa salle à manger.

Nous nous faisons une idée plus noble et plus grandiose du charme sombre et calme de la mort, cette belle ténébreuse.

Remarquons, d’ailleurs, que la nature ne se soucie guère de nos préférences et de nos goûts. Par conséquent, l’argument précédent, qui est tout sentimental, ne prétend pas à prouver que les tables ne parlent pas.

Ce sont d’autres arguments, ce sont des arguments de fait qui nous portent à douter de l’hypothèse spirite. En tant que religion, (car c’en est une), le spiritisme est profondément respectable. Il console beaucoup de coeurs blessés, à qui il persuade que leurs chers disparus peuvent venir causer avec eux. Nous n’avons pas à rechercher si cette croyance est ou non fondée en tant que sentiment.

Mais ce qui peut et doit être discuté, et ce sur quoi les disciples d’Allan Kardec sollicitent eux-mêmes sans cesse la discussion et l’examen, ce sont les faits allégués.

On peut d’autant plus librement les discuter, que, vrais ou faux, ils ne sont point nécessairement liés au surnaturel, et que le maître Richet, par exemple, les tient pour réels, et rejette délibérément toute intervention de l’au-delà dans leur genèse.

En dehors de la lévitation, c’est-à-dire du déplacement anormal d’objets, à laquelle ressortissent les communications faites par le moyen des tables, il est deux autres catégories de phénomènes invoqués: c’est l’écriture spirite à distance, et c’est la matérialisation, autrement dit l’ectoplasme.

Des tentatives multiples ont été réalisées afin d’établir sur des bases indiscutables l’existence de ces faits. L’une des plus intéressantes fut le concours organisé naguère par un grand quotidien, dont le jury était présidé par l’illustre physiologiste d’Arsonval, aux côtés de qui j’avais l’honneur de figurer. C’est à ce titre que je me permets de parler ici de ces problèmes que j’ai, à cette occasion, consciencieusement étudiés. Or, les résultats de ce concours, doté de prix importants pour les sujets qui réaliseraient l’un ou l’autre de ces phénomènes, et auxquels aucune condition restrictive n’était imposée, furent entièrement négatifs.

seanceOn cite, il est vrai, de nombreux résultats positifs obtenus ailleurs. Mais il y a un fait que personne ne conteste, même parmi les convaincus; c’est qu’il n’est aucun (je dis aucun) des grands médiums, c’est-à-dire des sujets capables d’obtenir des phénomènes, qui n’ait, à un moment donné de sa carrière, été pris en flagrant délit de fraude, depuis la fameuse Eva et le fameux Kluski, jusqu’à l’aimable miss Goligher du professeur Crawford, à Ada Bassinet, à Einar Nielsen qu’on appelait le grand Nielsen. Celui-ci, au cours d’une récente séance de contrôle organisée par les plus éminents professeurs de l’Université de Christiania, (je veux dire d’Oslo), émit par la bouche un bel ectoplasme. Mais un bouton électrique inopportunément tourné et une analyse chimique subséquente montrèrent que c’était un morceau de gaze que le médium, avant de l’emboucher, avait caché… Mais non, je ne dirai pas où il l’avait caché. A cela, les convaincus répondent que, le pouvoir des médiums étant variable, ils sont forcément amenés, lorsqu’il est défaillant, à lui substituer des supercheries. Mais on peut riposter avec non moins de force que, si un médium était capable de produire parfois des phénomènes réels, il ne voudrait pas, à moins d’avoir perdu la raison, risquer d’un seul coup sa réputation d’honnête homme et de vrai médium, en produisant des phénomènes faux.

Il est autre chose qui tend à renforcer, à cet égard, le scepticisme de certains. C’est la répugnance générale des médiums et de leurs chaperons à admettre la présence et le contrôle des prestidigitateurs et des illusionnistes, c’est-à-dire des spécialistes du truquage. Il me semble qu’ils devraient, au contraire, solliciter cette présence. Quelle recrue, en effet, serait un néophyte, prestidigitateur de son métier, et qui crierait:

« Je vois, Je sais, je crois, je suis désabusé ! »

On ne l’a pas encore vu.

Reste l’argument que des hommes très éminents croient et ont cru à ces faits. On peut, en effet, en citer beaucoup, et, pour ne nommer que des morts ou des étrangers: Crookes, Lodge, Conan Doyle, Lombroso, Arnaud de Grammont, etc. Mais, par contre, on trouve un grand nombre d’autres hommes, non moins illustres, (à commencer par le plus grand savant anglais du dernier demi-siècle, lord Kelvin), qui dénient et rejettent absolument ces faits.

Telle est la situation respective des deux parties, si j’ose dire. Chacun conclura à sa guise, selon la propension de son esprit et de ses sentiments, selon qu’il est, suivant les expressions de Voltaire, un adorateur ou un douteur.

Charles Nordmann.

« Les Annales politiques et littéraires. »  Adolphe Brisson, Paris, 1927.

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