Jean Hindres, inventeur du métier à bas

Jean-Hindres

Depuis que chaque matin vous passez vos bas, mes chers enfants, il ne vous est peut-être jamais arrivé de vous demander qui a eu l’idée de fabriquer ces objets qu’on regarde aujourd’hui comme de première nécessité, car nos premiers pères, beaucoup plus rustiques que nous, allaient pieds nus, et leur épiderme, endurci par l’habitude de se trouver en contact avec les pierres du chemin, n’en souffrait pas.

Plusieurs d’entre vous ont bien de bonnes grand-mères qui emploient leurs loisirs à vous tricoter ces jolis bas rouges ou blancs que vous contemplez avec une certaine satisfaction d’amour-propre, mais le plus grand nombre portent des bas faits au métier. C’est l’histoire de l’invention de ce métier que je vais vous raconter. Mais auparavant nous allons, si vous le voulez, reprendre le bas à son origine.

Ce n’est qu’au milieu du moyen âge que les grands et les riches prirent l’habitude de s’envelopper les jambes de bandes d’étoffe retenues par des courroies. Ces sortes de bas sans pieds étaient considérés comme un grand luxe. Le peuple allait jambes nues, les pieds étaient seuls protégés par des espèces de sandales. Peu à peu, cependant, on perfectionna l’idée première, et des bas complets, ayant bien la forme de la jambe, furent taillés dans le drap et dans des étoffes plus légères, et fermés derrière au moyen d’une couture.

Sous François Ier, le tricot à la main, au moyen d’un seul fil et de cinq aiguilles, fut inventé dans un petit village nommé Tricot, qui fait aujourd’hui partie du département de l’Oise; c’est de là qu’il tire son nom.

Enfin, sous le règne de Louis XIV, un ancien soldat, nommé Jean Hindres, homme d’une intelligence et d’une instruction assez rares dans cette classe, à cette époque, se mit à chercher un moyen de remplacer, dans le tricot, la main et les aiguilles de l’ouvrier. Ce qui le conduisit à cette recherche, ce fut le désir qu’il avait de soulager sa femme, qu’il voyait tricoter sans relâche, même lorsqu’elle avait son enfant endormi sur les bras, afin d’aider son époux à subvenir aux besoins de la famille.

Ses premiers essais furent d’abord infructueux. Jean ne se découragea pas; et à force de travail et de persévérance, il parvint à faire une machine, bien loin d’être aussi perfectionnée que celles qui fonctionnent aujourd’hui, mais suffisante pour remplir le but qu’il se proposait.

Lorsqu’il eut fabriqué une paire de bas qui lui sembla belle et bonne, il résolut de l’offrir au roi, espérant que s’il pouvait obtenir que son présent fût accepté et porté, son invention aurait dès lors toutes les chances possibles de réussite. Grâce à quelques relations qu’il avait à la cour, il put faire parvenir jusqu’au roi sa belle paire de bas de soie.

Jean Hindres se croyait cette fois certain du succès de son entreprise, et se livrait avec sa femme à une joie bien naturelle quand la jalousie de la corporation des bonnetiers vint le faire échouer au port. Ceux-ci, qui avaient le privilège de la vente des bas tricotés, prévirent que bientôt la nouvelle invention nuirait énormément à leur industrie en faisant baisser le prix des bas, car la rapidité du travail à la mécanique permettrait de produire beaucoup en peu de temps.

Voici ce qu’ils firent. Ils gagnèrent un des valets de chambre de Louis XIV qui coupa quelques mailles aux bas de soie offerts par Hindres, de sorte qu’au moment où le roi les passa ils se déchirèrent, furent déclarés mauvais, on les jeta au rebut et il ne fut plus question des bas au métier. Les bonnetiers triomphèrent.

Le malheureux inventeur, désespéré, passa en Angleterre, où des offres magnifiques lui étaient faites. Bientôt, sous sa direction, de nombreux métiers furent fabriqués, et les pas faits à la mécanique se répandirent parlout, grâce au bon marché auquel on pouvait les donner. La France les adopta comme les autres nations. Cependant l’Angleterre était si jalouse de conserver le monopole de cette industrie, qu’il était défendu, sous peine de mort, de laisser sortir un seul métier du royaume.

Mais Jean Hindres, au milieu de la prospérité qu’il avait bien légitimement acquise par son travail et son génie, n’oubliait point qu’il était Français. Il vint un moment où, pris du mal du pays, il voulut revenir en France. Il fut cette fois bien accueilli, et en 1656 il fondait, au château de Madrid, dans le bois de Boulogne, la première fabrique française de bas au métier.

L’histoire des dernières années de Jean Hindres est fort obscure; on prétend qu’il mourut à l’hôpital, dans le dénuement et la misère.

Espérons que ceci n’est qu’une fable, comme celle qu’on a longtemps débitée sur Salomon de Caus, un de ceux qui ont contribué à la découverte de la vapeur, et qu’on faisait mourir enfermé à Bicêtre avec les fous. Cela serait à désespérer les gens de génie et les inventeurs.

« L’Ami des enfants. »  E. Lecompte, Paris, 1867-1872.

E. LECOMTE.

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