Le puisatier d’Ecully

puisatier

Le 14 avril 1854, à Écully, près Lyon, deux ouvriers furent surpris par un éboulement au fond d’un puits qu’ils creusaient. Les décombres s’arc-boutèrent en tombant, et restèrent suspendus comme par miracle au-dessus de leurs têtes. Ils se virent enfermés dans une étroite cellule de sable, à trente pieds sous terre, serrés de toutes parts entre des planches, ensevelis jusqu’à mi-corps dans un gravier mêlé de pierres.

Les assistants s’empressèrent de venir à leur secours; mais ils durent s’arrêter: le moindre éboulement pouvait perdre ceux qu’ils voulaient sauver. Des soldats du génie accoururent, sous la conduite de leur capitaine, et se mirent à l’œuvre; à chaque coup de pioche ou de marteau le sable s’éboulait, glissait à travers les planches et tombait sur les captifs. On résolut d’ouvrir un second puits à quelque distance, et de pénétrer par une galerie jusqu’au réduit des puisatiers. Ceux-ci, au moyen d’une corde passée dans les interstices des décombres, purent recevoir des aliments.

Le travail se poursuivait avec acharnement, mais sans beaucoup de fruit. Le sol devenait de plus en plus mouvant. Ce qu’on avait conquis après de longues heures, on le perdait en un instant. Les prisonniers cependant, attentifs au bruit des pioches, ne perdaient pas courage: Ils priaient. Durant trois jours on les entendit du dehors répéter sans cesse: Mon Dieu ! mon Dieu ! Mais comme le moment de la délivrance ne venait pas, l’une des victimes n’eut plus la force de résister au désespoir. En vain son compagnon le rappelait au calme et à la prière; Jalla n’était plus maître de lui-même. Tantôt il chantait, tantôt il proférait des injures, ou bien il se débattait pour s’élancer vers la lumière. Dans son délire, il frappait son camarade. Après quatre jours d’agonie, il mourut, et Giraud eut dès lors à repousser sans cesse ce cadavre qui, placé sur une pente, tendait toujours à se glisser sous lui.

Pour abréger un tel supplice, on fit parvenir des cordes au prisonnier; mais à chaque mouvement qu’il tentait pour se les nouer autour du corps, les parois de sa cellule s’écroulaient sur lui. Il supplia ses libérateurs de renoncer à leur projet et de reprendre leur premier travail. Il promettait d’attendre; et pourtant une lourde pierre pesait sur son pied et s’y enfonçait de plus en plus profondément.

On se remit avec ardeur à creuser la galerie; on avançait rapidement. Tout à coup un éboulement vint consterner les travailleurs et remettre tout en question. Un nouveau plan fut adopté. On entreprit de creuser deux tranchées à ciel ouvert; partant de deux points opposés, elles convergeaient vers le réduit du captif. Dans l’une on perçait un puits solidement étançonné, dans l’autre une galerie doublée de cercles de fer. Quelquefois triste, Giraud restait toujours calme. Il avait pris en amitié l’un des travailleurs, et le sapeur Bernard se dévouait à lui sans réserve. Au premier appel d’une clochette, il accourait. La nuit il se couchait à l’orifice du puits, le plus près possible de son ami, dans une guérite couchée.

Pendant huit jours on creusa sans relâche, en dépit des obstacles qui se multipliaient. Le 28, c’était l’échafaudage du puits qui s’ébranlait. Le 30, on voyait la galerie s’obstruer. D’un autre; côté, desserres se détachaient de la cellule de Giraud, et avec ses mains il parvenait à conjurer ce nouveau danger. Le 2 mai, le curé d’Écully, penchant ses cheveux blancs sur le gouffre où gisait le captif, donna l’absolution à cette âme courageuse.

Enfin, le 3 mai, vingtième jour de sa captivité, Giraud entendit les voix des travailleurs se, rapprocher. Les paroles d’encouragement lui arrivaient de plus en plus distinctes. Tout à coup la pointe de la sonde effleura son épaule. A sept heures et demie du soir, le mur de son tombeau s’ouvrit, et il en franchit le seuil dans les bras de ses libérateurs. Celui qui pénétra le premier dans sa cellule tomba évanoui; l’air vicié l’avait foudroyé. A huit-heures, au milieu du silence solennel des assistants, qui se tenaient, pâles d’émotion, sur le talus de la tranchée, Giraud reparut sous le ciel étoilé.

La civière, où il reposait se mit en marche. Des torches éclairaient la route. Un nombreux cortège suivait. Une joie indicible rayonnait sûr tous les visages ; beaucoup pleuraient. Au moment où Giraud entra dans le pavillon disposé pour le recevoir, un drapeau fut hissé entré deux torches au sommet du toit. La foule, qui attendait au loin, répondit par des cris d’enthousiasme.

Tout le monde avait compati à de si étonnantes tortures. Il n’était personne en France qu’une délivrance si merveilleuse n’eût rempli de joie. Mais il semble que Giraud n’avait si bien résisté à la mort que pour donner un exemple de l’énergie de l’âme humaine, et aussi pour mettre en lumière combien, de nos jours, la souffrance d’un homme atteint l’humanité. Vingt-quatre jours après sa délivrance, il succomba. Ses blessures étaient graves; l’amputation d’une jambe avait dû être faite. Le corps fit défaut à l’âme. Tous ses libérateurs voulurent l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure. Ce ne fut pas sans verser des larmes qu’ils rendirent à la terre la proie qu’ils lui avaient si péniblement arrachée… 

 «Almanach du Magasin pittoresque.»  Paris, 1855.

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