Les lauréats de Poissy

poissy

J’ai vu, le mois passé, l’exposition des animaux de boucherie à Poissy; ce fut pour moi une émotion première catégorie.

Tous les paysans, qui étaient accourus de cent kilomètres à la ronde, s’extasiaient sur le rendement que ces bêtes devaient produire quand on les aurait dépecées. Il s’agissait de distribuer des prix pour les plus gros, pour les mieux portants, des prix d’embonpoint et de santé. Le talent consiste ici à avoir bien brouté l’herbe, humé l’air et dormi grassement. A ces titres on devient lauréat: honneur dangereux et dont ces animaux ne sont pas plus fiers. Pour eux l’abattoir est la roche Tarpéienne ; Poissy n’est qu’un fallacieux Capitole. On les dérange, on les arrache à leurs douces habitudes, on les parque dans la poussière, on les amène à grands coups de bâton, et, quand de toutes les extrémités du pays, boeufs normands, charolais, nivernais, choletais, limousins, garonnais, vaches, veaux, moutons et porcs se sont rencontrés à cette Sorbonne de l’engraissement, les prix leur sont adjugés.

Ici commence l’embarras des naïfs.

Ces prix d’honneur, — coupes d’argent, médailles d’or, — à qui devraient-ils revenir ? Est-ce au maître ? est-ce au bœuf ? Attachera- y on cette médaille au cou de l’animal ? fera-t-on boire le quadrupède dans cette coupe richement ciselée ? Je serais pour ce dernier parti. Peu m’importe M. Mathurin ou M. Jacques déjà nommé: pour être propriétaire doit-on cueillir des lauriers ? Et n’y aurait-il pas plus de justice à décerner de l’orge ou de la luzerne d’honneur à l’animal le mieux fait, le plus opulent ? Non, les prix leur passent par dessus les cornes; leur victoire ne fait que mieux les désigner au couteau fatal. Les prix d’honneur d’hier seront le roast beef et le gigot de demain. Ah ! s’ils pouvaient parler autrement que dans les fables de La Fontaine ! mais ce sont des choses, et les choses sont muettes. Les Mathurins emporteront leur coupe d’argent, les Jacques leur médaille d’or, et les vrais lauréats seront offerts à l’appétit parisien.

Il y a longtemps que Virgile a écrit : « Sic vos non vobis … » Ce qui veut dire que rarement la récompense se donne au mérite. J’ai entendu beaucoup de mugissements et de bêlements qui n’avaient peut-être pas d’autre sens; et tandis que les autorités proclamaient des noms retentissants comme : M. le comte de Falloux, M. le comte de Pontavice, M. le duc de Fitz-James, on eût pu recueillir l’écho sourd des hou ! hou ! hou ! bé-é-é-é !

C’était la protestation des héros de la fête, de ceux qu’on saluait pour les manger !

 « Guignol, Journal. »  Paris, 1863.

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2 réflexions sur “Les lauréats de Poissy

  1. Dans mon patelin y’a une grande foire aux moutons en septembre , ils sont entassés toute la journée en plein soleil , avec des compliments qui leur pleuvent dessus mais ni ombre ni eau ! et dire que je mange de la viande, de moins en moins , mais j’en mange encore !

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