Une visite au dernier des Shoguns

shogun

Keiki, le dernier des Shoguns, vit encore à Tokio. Il avait trente ans lorsque a éclaté la Révolution de1868; il était donc dans toute la force de l’âge. Les ressources ne lui faisaient pas défaut, il avait autour de lui des milliers de samouraïs fidèles, prêts à combattre et à mourir pour l’héritier d’une dynastie de Shoguns qui depuis plus de deux siècles et demi, gouvernait le Japon avec une autorité sans limites. Ce vieillard, qui depuis quarante-trois ans vit dans la retraite la plus absolue, sans avoir d’ailleurs jamais fait la moindre tentative pour reconquérir son ancienne puissance, a-t-il manqué de courage à l’heure décisive où la destinée n’avait pas encore dit son dernier mot, ou bien est-il un modèle d’abnégation et de patriotisme ?

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Pour comprendre la dernière révolution japonaise nous devons, avant tout, ne pas juger les affaires de l’Extrême-Orient en nous inspirant des idées et des principes universellement admis chez les peuples de l’Europe. Il n’y avait pas en réalité au Japon deux dynasties rivales mais deux dynasties parallèles. Les Mikados qui vivaient entourés d’honneurs quasi divins, dans la résidence impériale de Kyoto, étaient une dynastie légitime, dont le prestige historique était resté intact bien qu’elle n’eût conservé que les attributs extérieurs de la souveraineté; les Shoguns, c’est-à-dire les « généralissimes », dont les fonctions étaient devenues héréditaires dans la famille de Tokugawa depuis 1603, étaient une dynastie de Maires du Palais qui exerçaient dans toute sa plénitude l’autorité la plus absolue, mais se considéraient comme les délégués du souverain nominal.

Au moment où le quinzième prince de la dynastie des Shoguns arriva au pouvoir, le sentiment national, exaspéré des concessions que les deux prédécesseurs immédiats du nouveau souverain avaient faites aux étrangers, se prononça en faveur du rétablissement de l’ancienne autorité des Mikados, et l’héritier des Tokugawa ayant conscience de l’impopularité de son grand-père et de son père qui n’avaient pris aucune mesure pour lutter contre les prétentions des étrangers, se démit de bonne grâce de sa dignité de shogun sans faire appel aux grands feudataires; or, ceux-ci étaient en général tout disposés à prendre les armes contre une révolution menaçante pour leurs privilèges et pour l’intégrité de leurs immenses domaines.

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Keiki a eu la sagesse de ne pas s’engager à fond, dans une lutte inégale où il aurait eu contre lui la très grande majorité de la nation et le patriotisme de ne pas s’opposer à une révolution qui devait mettre le Japon au nombre des grandes puissances du globe. L’ex-shogun, retiré dans son domicile, n’a pas pris l’attitude d’un prétendant qui attend sa revanche, mais d’un haut fonctionnaire obligé à se démettre de son emploi et résigné à son sort. Il n’a jamais fait aucune tentative pour exercer la moindre influence sur les affaires publiques, mais il ne dédaigne pas les hommages que lui apportent les étrangers.

La résidence de Keiki ressemble à celle de tous les Japonais qui ont de très larges moyens d’existence. La salle de réception est meublée à l’européenne, avec plus de luxe que de goût. Des gâteaux sur un plat d’argent et du thé authentique dont les étrangers ne manqueront pas de dénaturer l’arome exquis en y ajoutant du sucre et de la crème, sont préparés pour les visiteurs du jour.

4615406Le Prince ne fait pas attendre le visiteur. C’est un vieillard de soixante-treize ans; son sourire est bienveillant, ses manières sont aimables, il ne néglige rien pour que les personnes admises auprès de lui ne soient pas intimidées. Tandis que les modes européennes envahissent le palais du Mikado, le dernier des shoguns reste fidèle au costume national; sur son haori de cérémonie, est brodé l’emblème des Tokugawas qui est célèbre dans l’histoire du Japon. Mais cette fidélité aux symboles extérieurs de la tradition nationale n’empêche pas Keiki de faire donner à ses enfants une éducation toute moderne. Ses fils suivent les cours de l’Université impériale de Tokio et parlent correctement la langue anglaise.

Labadie-Lagrave.

« A travers le monde. »  Hachette, Paris, 1911.

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