Le bagage de Croquemitaine

croquemitaine

Oh ! mon Dieu, comme elle est pleine la hotte du terrible Croquemitaine ! Quel large butin il a fait dans sa dernière tournée, l’homme aux grandes dents, au lourd bâton, le fouetteur implacable. D’ici, de là, il a ramassé toute cette damnée marmaille qui causait tant de chagrin dans les maisons; il a fait une razzia de désobéissants, de capricieux, de répondeurs, de gourmands. Ah ! comme les bons parents vont être tranquilles, maintenant ! Que de paix va leur échoir, à présent que les petits trouble-fête ne seront plus là… Ah ! quel soulagement !

Croquemitaine a passé, on lui a livré les coupables; il les a emportés. Il a marché, marché jusqu’au seuil de la grande cave noire, où il tient enfermée la méchante petite population, qu’il nourrit à peine de pain amer, d’eau maussade, et qu’il vient fustiger deux ou trois fois le jour, par distraction, par amusement. Faire pleurer les méchants enfants, c’est son unique plaisir, à cet épouvantable vengeur des malheureux parents qui ont, eux, versé tant de larmes, en voyant les défauts, les vices, les fautes de leurs chers gâtés. Ils ont pris patience longtemps, ils ont espéré un changement de conduite, ils ont exhorté, grondé, puni: rien n’a fait. C’est pourquoi, un beau matin, Croquemitaine passant:

Prenez, homme terrible, prenez ce mauvais sujet, débarrassez-nous de ce garnement !

 Enlevons !  a dit Croquemitaine.

Et, vlan ! dans la hotte.

Mais voilà que le rude marcheur s’est senti fatigué, en arrivant au terme de sa course; il a posé là son affreux bagage, pour aller sans doute se désaltérer un peu à la taverne la plus voisine. Ah ! il a bien gagné de boire une large rasade !

croquemitaine

Toutefois, quelle imprudence il a peut-être commise ! Ils sont là les incorrigibles, en plein air, au lieu d’être solidement cadenassés dans le souterrain. Ils pleurent, ils se désolent, ou ils réfléchissent amèrement. Vous allez voir que ces pauvres bons parents vont s’apitoyer à l’idée d’une correction, si bien méritée. Cependant; vous allez voir qu’ils auront couru derrière Croquemitaine pour pardonner encore une fois.

Les voilà qui approchent tout effarés, tout essoufflés.

Croquemitaine ! Croquemitaine ! ne les enfermez pas, ne les battez pas ! Ils seront sages, ils obéiront; ils n’auront plus de caprices; ils ne répliqueront plus. Grâce, Croquemitaine, grâce ! 

Et certes, la grâce est toute accordée, puisque Croquemitaine, s’attardant à la taverne, a laissé ses petits prisonniers à la merci de qui voudra les délivrer. Et on les tire de la hotte, et on les embrasse, et de tous côtés l’on voit des papas, des mamans se sauvant un bébé tout transi dans les bras. Et quand Croquemitaine aura fini de boire, et qu’il viendra visiter sa hottée: plus rien, rien que le vieux panier, avec le paquet de verges. Aussi, ce nigaud de Croquemitaine qui avait pris pour argent comptant la colère de tous ces parents, comme si cela durait, comme si cela signifiait quelque chose.

Une autre fois, monsieur Croquemitaine, attardez-vous moins à la taverne, si vous voulez avoir de quoi peupler votre cave noire. Car, vous eût-on encore donné les mêmes à emporter, on sera toujours prêt à les reprendre.

Vous ne connaissez donc pas les papas et les mamans, monsieur Croquemitaine ?… En ce cas, demandez aux enfants: ils les connaissent bien, eux !…

« Bureaux de la Mosaïque. » Paris, 1873.

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