Un mineur

Lucien Hector JonasSoixante-cinq ans ! Il avait soixante-cinq ans ! C’est un âge auquel les mineurs ne parviennent pas toujours. On commence jeune, à quarante ans on est un vieillard. Un travail si meurtrier que le labeur écrasant de l’ouvrier des villes ou des champs parait, auprès, du repos ! Ils ont le soleil au moins, ceux-là, au-dessus de leurs têtes; le vent rafraîchit leur front; mais, dans la mine, sous terre, toujours ! Et la houille remuée, si vous croyez que c’est saint ! J’assistais une fois à une conférence faite par un savant quelconque sur les Poussières de l’atmosphère; il nous montrait des dessins coloriés représentant le poumon d’un homme vivant au grand jour, et, à côté, celui d’un mineur; celui-ci était noir, tout noir.

Et cependant l’homme dont je parle avait atteint l’âge de soixante-cinq ans. Il habitait Bessèges. A vrai dire, depuis longtemps, incapable de travail, il ne descendait plus dans les puits, mais, debout sur le bord du précipice béant, suivant du regard les bennes qui s’enfonçaient dans l’obscur, chargées d’hommes, il envoyait à ces travailleurs le salut du vétéran aux soldats partant pour la bataille.

Qu’il eût voulu pouvoir encore marcher avec eux ! Car la misère, la misère atroce, l’étreignait.

Mais ses bras raidis se refusaient au labeur. Il avait à sa charge sa femme, elle était aveugle; sa fille, elle était malade. Oh ! oui ! s’il en avait eu encore la force, qu’avec bonheur il eût attaqué du pic les murailles noires des galeries souterraines comme il se fût attelé aux chariots ! Il n’eût pas ménagé ses peines, allez, et ça lui eût été bien égal de remonter, harassé, les membres lourds, l’échine ployée, s’il avait pu encore nourrir les deux chères femmes du produit de ses sueurs. Impossible. On ne voulait plus de. lui d’ailleurs. Il était obligé de se croiser les bras. La faim hurlait dans son ventre. Elles aussi avaient faim, l’aveugle et la malade… Quoi ? que voulez-vous ? Ah je comprends. La Compagnie houillère de Bessèges n’a pas pu laisser ainsi dans la misère ce vaillant soldat vieilli à son service. Oh sans doute. Elle lui venait en aide. Elle lui donnait quarante francs par mois. Vous avez bien lu, oui quarante francs. Et ce monstre de prolétaire, insatiable, avait le toupet de ne pas trouver cela suffisant; il osait avoir faim tout de même.

Si fort que soit un homme, si robuste que soit son courage, l’heure arrive presque toujours où l’angoisseuse misère devient plus forte que lui, et le brise. L’affolement s’empare de ceux que la fatalité accable. Le malheureux, criant de douleur, ne se sent plus la force de souffrir, et, tendant les mains devant lui, appelle à son secours la mort libératrice. Oh ! le réchaud brûlant dans la chambre close; le coup de pistolet qui fait jaillir le crâne et s’éparpiller les débris de cervelle; le fer qui s’enfonce, et fouille dans la poitrine et cherche et trouve le cœur; les eaux silencieuses qui roulent, dans un bercement sinistre, les cadavres des suicidés. Oh ! qui chantera votre poème, sombres désespérés ?

La semaine dernière, à bout de souffrances, le vieux mineur s’est tué. Il a, d’un seul coup, terminé sa longue agonie. Quel genre de mort a-t-il choisi ? Le citoyen à qui nous devons la communication de cette tragique histoire ne nous le dit pas. Qu’importe, au surplus ? Il est mort, voilà tout. Il est allé chercher le repos qui peut-être se trouve dans le tombeau.

Ah! que son sang, son généreux sang, vicié par l’air impur qu’on respire dans les bagnes souterrains rejaillisse sur les capitalistes, de la compagnie houillère de Bessèges, et les marque au front ineffaçablement.

On l’a enterré. Deux cents citoyens, un grand nombre de femmes ont suivi, graves, recueillis, le convoi de cet humble martyr. Il s’est produit à cette occasion un fait qu’il faut peut-être signaler. On avait demandé au clergé de Bessèges ses prières. S’adresser aux prêtres, demander quelque chose aux prêtres ! Folie. Mais enfin on l’avait fait Or, le clergé a refusé ses simagrées. Sans doute. Les portes des églises ne sont-elles pas fermées aux suicidés ? Il est vrai, que quelquefois la règle est violée. Souvent même. On peut se souvenir de bien des cas où le rigorisme ecclésiastique a cédé. Mais c’était devant des écus. Le vieux mineur était pauvre. Aucun serviteur du Christ n’a ânonné sur sa fosse.

Ce n’est pas nous qui nous en plaindrons. Au contraire. Cette absence du clergé, nous dit-on, a produit le meilleur effet sur la population de Bessèges qui, de jour en jour, tend davantage à s’émanciper de toute tutelle. Ceci est bon. L’heure n’est pas lointaine où les prêtres seront parvenus à se faire haïr par tous les gens de cœur.

A la place de noirs piliers de sacristie, c’est nous qui te disons, martyr du travail, le suprême adieu. Et puisse ma faible voix en racontant ton histoire, à toi dont le labeur incessant a usé les forces, que les capitalistes ont poussé à la mort et qu’ont renié les prêtres, donner à ta mort obscure toute l’éloquence d’une protestation.

illustration:Lucien Hector Jonas

« Les clameurs du pavé. »  Lucien-Victor Meunier. L. Baillière et H. Messager, Paris, 1884. 

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