Distribution des prix

classe

De vieux amis m’ont invité, cette semaine, à assister à la distribution des prix du lycée où leur fils s’initie dans l’art de lire les journaux illustrés sans être vu des professeurs. J’ai subi, à cette occasion, un discours solennel, comme seuls savent les faire les personnages notables, préposés à la présidence de ces sortes d’assemblées,

Que dis-je, un discours ? J’en subis deux. Le premier était conçu dans la forme académique qui convient. Il n’y a pas cinquante façons de prononcer un discours de distribution de prix, aussi est-il d’usage, depuis qu’il y a des prix et qu’on en distribue, de répéter tous les ans les mêmes choses.

« Mes chers amis, je ne veux pas vous faire un long discours, s’écria l’orateur, après qu’il eut parlé durant deux heures d’horloge; vous êtes impatients de voir vos têtes couronnées des lauriers de la gloire, mais au moment où vous allez quitter cette austère demeure pour entrer dans la vie, je tiens à vous dire… »

Le second discours qu’il me fut donné d’entendre fut beaucoup plus folichon. Le fils de mes amis s’en chargea. C’est un petit jeune homme fort intelligent, plein d’audace dans les idées, et tout à fait dans le mouvement: une « nouvelle couche ». Aussi s’en revint-il de la distribution sans le moindre petit accessit. Il s’en glorifia en ces termes:

Je suis partisan, dit-il, de la suppression des récompenses de toutes sortes dont on gratifie quelques-uns au détriment des autres; ce sont des primes à l’esprit de domination qui perpétue l’inégalité parmi les hommes. S’il est vrai, en effet, que les lauréats ont davantage de mérite que les cancres dont je m’honore de faire partie, on devrait s’attacher à atténuer cette inégalité en prodiguant à ces derniers des consolations diverses. La formule adéquate à l’humanité future est: A chacun selon ses besoins, et non plus: à chacun selon ses mérites; car on ne mérite quelque chose qu’autant qu’on n’a besoin de rien. Et qui donc peut prétendre n’avoir aucun besoin ? Le mérite est donc inexistant. D’ailleurs, donner des livres de prix à ceux qui ont beaucoup appris est un défi au bon sens; je prétends que ces livres devraient être distribués aux ignorants, qui sont précisément ceux qui ont le plus besoin de s’instruire. Ces vérités, heureusement, pénètrent avec le progrès au sein des masses. Les élèves qui, comme moi, ne craignent pas de revendiquer hautement leur droit imprescriptible à ne rien faire, ont décidé de se syndiquer en une confédération générale du travail, dont la devise sera: Le travail libre dans le lycée libre. Alors, les premiers seront les derniers…

Bonté divine s’écrièrent avec admiration les parents du jeune néophyte, les temps de l’expiation sont révolus, et le royaume des cieux est proche…

A. Capello.  » Ma revue. » Paris, 1907.

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