Le petit mendiant

Prison_de_la_Petite_Roquette

Au commencement de l’année 1880, nous avions obtenu, à la préfecture, la faveur de visiter les prisons de Mazas, le dépôt des condamnés et la maison des Jeunes-Détenus, place de la Roquette. Le directeur de celte maison de correction, M. Brandreth, se trouvait être précisément un ancien camarade d’enfance à nous. 

Nous visitions, avec le plus grand intérêt, ce vaste établissement, accompagnés d’un gardien qui, grâce à l’obligeance de notre ami, avait ordre de nous laisser tout voir en détail. Après avoir vu un grand nombre de cellules où, isolé, chaque jeune détenu travaillait à un métier différent, le gardien tira les énormes verrous de la dernière cellule d’un long couloir, et nous aperçûmes un enfant de sept à huit ans environ, mignon au possible, qui, perché sur une haute chaise, travaillait silencieusement, entre ces sombres murs, à faire de petites violettes artificielles dont les pétales étaient posés sur une table
grossière. II était revêtu du costume gris et sinistre des pensionnaires de la maison. Au bruit formidable et grinçant des verrous, l’enfant, tout étonné, leva sa jolie petite tête, dont les cheveux blonds étaient, hélas ! coupés ras, et vint subitement à nous, tendant ses petits bras, en nous disant, avec un sourire d’ange: 

Monsieur, voulez-vous t’y me permettre le de vous embrasser ?

Mon frère et moi nous nous regardions, fort attendris.

Qu’a donc fait ce malfaiteur? dis-je moitié riant, moitié pleurant, au gardien.
— Ah! Monsieur, cet enfant est adoré de tout le personnel de la maison, tant sa nature est aimante. Il a été arrêté, comme vagabond, aux environs de Paris, où les gendarmes l’ont surpris demandant la charité.

Au même instant, le hasard fit que nous vîmes venir vers nous M. Andrieux, le préfet de police, accompagné d’un médecin et d’un magistrat; tous trois venaient inspecter l’établissement. Nous n’avions pas l’honneur de le connaître, mais lui, répondant à notre salut :

Ah! ah ! Messieurs Lionnet, fit-il aimablement, vous venez visiter la Petite-Roquette ? Mais qu’avez-vous ? Vous paraissez tout émus…
— Ma foi, Monsieur le préfet, lui répondis-je, nous sommes en effet très émotionnés de ce que vient de nous dire le gardien au sujet de l’enfant que voici.
— Quel est ce jeune criminel ? dit en souriant M. Andrieux.

L’enfant, voyant la physionomie sympathique du préfet, alla à lui, et ne fit ni une ni deux, il l’embrassa. M. Andrieux, qui commençait à partager notre émotion, dit au gentil bambin: 

Pourquoi t’a-t-on mis ici, mon petit ami ?
— Parce que j’ai été à l’aumône, Monsieur.
— Et qui l’a envoyé à l’aumône ? Voyons, raconte-nous ça.
— C’est ma tante, Monsieur. Elle m’a dit comme ça : « Je ne peux plus te nourrir. » Alors je suis parti, et j’ai marché longtemps, longtemps, sans savoir où j’allais… 

D’où es-tu ?
— De la Ferté-sous-Jouarre.

costume_jeunes_detenus_roquette_1865Pauvre petit être ! II avait fait près de trente lieues à pied, demandant l’hospitalité dans les fermes qu’il rencontrait. On lui donnait un morceau de pain ou une assiette de soupe; on le couchait sur le foin; on mettait parfois quelques sous dans sa petite main et le lendemain il repartait. C’est à sa dernière étape qu’on l’arrêta pour mendicité. II fut conduit au Dépôt, puis à la Petite-Roquette; il attendait là le jour où il passerait en police correctionnelle.

Tels furent en substance les divers incidents que nous raconta l’enfant dans son naïf langage. 

Voulez-vous, Monsieur le préfet, dis-je à M. Andrieux, me permettre une question ?
— Faites, Monsieur Lionnet.
— Quand cet enfant aura paru en police correctionnelle, où il sera sûrement acquitté, puisque son seul méfait est d’avoir été abandonné par ses parents, que fera-t-on de lui ?
— Si ses parents ne le réclament pas ou toute autre personne à leur place, l’enfant sera envoyé jusqu’à vingt et un ans dans une colonie pénitentiaire. C’est malheureux, ajouta le préfet de police, mais la loi est formelle.

Merci, Monsieur.

Nous prîmes congé de M. Andrieux, que nous laissâmes discrètement continuer sa visite, et nous descendîmes au greffe.

Ainsi donc, me disais-je en moi-même, chemin faisant, voilà un pauvre petit être, inconscient encore de tout mal, qui a déjà souffert de la faim, et qui est ici, soumis au même sévère régime que ces jeunes et effroyables monstres qu’on appelle Gille et Abadie ! J’étais indigné.

Nous demandâmes au greffier (un homme charmant)  de plus amples renseignements sur l’enfant.

Je ferai mieux, Messieurs. Je vais vous les faire donner par lui-même.
— Allez, dit-il à un gardien, me chercher le numéro un tel.

On nous amena l’enfant, qui avait aux pieds de gros sabots, et, sur sa chétive poitrine, une espèce de tablette carrée en bois suspendue à son cou et portant en noir un gros numéro. Sa figure s’éclaira d’un radieux sourire en nous retrouvant.

Tu es content d’être ici ?
— Ah ! dame ! oui, parce qu’on mange bien. Et puis, quand j’ai bien travaillé, on me laisse jouer à la toupie dans le préau, où je suis toujours seul. J’ai un petit bateau en carton que j’ai fait. Pour me désennuyer, j’apporte, à l’heure de la récréation (!) dans le préau, du pain de ma ration, et je fais venir à moi les petits oiseaux ; il y en a un qui mange maintenant dans ma main. C’est gentil, les oiseaux ! c’est des bons petits camarades ! Ils ont faim comme tout le monde, pas vrai ? Et c’est bien
mauvais d’avoir faim ! ajouta-t-il avec un gros soupir.

Tout attendris, nous suffoquions,

Le jour, où le pauvre petit abandonné devait comparoir devant la justice se leva enfin. Mon frère Hippolyte s’était rendu au Palais et avait fait passer notre carte à M. Petit, qui présidait l’audience de la police correctionnelle. Le jeune criminel parut, entre deux gardes municipaux. En apercevant mon frère dans l’auditoire, le visage du cher enfant s’éclaira de joie et, faisant des signes à Hippolyte, il porta la main à ses lèvres.

Ainsi que nous l’avions prévu, l’instruction ayant établi l’innocence complète du jeune prévenu, le président donnait l’ordre de le mettre en liberté, lorsqu’il dit:

Mais, j’y songe… j’ai là la carte de MM. Lionnet, au sujet de cet enfant; sont-ils présents ?

Mon frère se leva.

Monsieur, lui dit le président, vous connaissez cet enfant ? Avez-vous l’intention de faire quelque chose pour lui ?
— Oui, Monsieur, mon frère et moi nous l’adoptons.
— Vous voulez dire sans doute, Monsieur, que vous le recueillez, car, pour adopter un enfant, if faut avoir cinquante ans et lui
donner son nom.
— Eh bien, Monsieur, nous nous chargeons de lui.
— Le Tribunal, Monsieur Lionnet, vous adresse ses félicitations.

Bien des mères pleuraient dans l’auditoire. Depuis lors, l’enfant, que nous avons mis en pension, a pour habitude de commencer ainsi les lettres qu’il nous adresse:

Mes chers papas…

Nous tâcherons d’en faire un honnête homme.

Les Frères Lionnet.

« Ma revue. Hebdomadaire… »  Paris, juillet 1907.

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Une réflexion sur “Le petit mendiant

  1. Cet enfant , dans ce récit, est l’innocence même.
    Aussi, n’existe-t-il pas des repentis, incarcérés, sujet à un meilleur sort ?
    Les arcanes de la justice ne permettent pas de s’assurer d’une quête de repentance, voir d’innocence.
    Doit-on esquisser les auditeurs spécialisés pour s’en remettre au gardien de cellule, très familier du détenu.?

    .

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