Les routes ou l’aventure collective

charles-lindbergh-flying-his-plane-everett

Dans quelques années, dans quelques siècles si l’on veut, l’aventure individuelle sera purement intérieure. C’est-à-dire que ses éléments se développeront strictement dans le domaine à peu près illimité de notre imagination.

Le geste du jeune Américain Lindbergh, qui franchit l’Atlantique, ne permet plus, maintenant, aucune spéculation sportive sur le renouvellement de cet exploit. Le geste de Lindbergh fut, cependant, autre chose qu’un geste de « sportif ». Il révéla aux millions de bandits qui troublent le monde de leurs exploits sans pudeur qu’un homme, si pourri qu’il puisse devenir, garde encore en soi-même cette petite lueur délicate et divine qui témoigne d’une dignité presque mystique. Les plus sombres et les plus élégants coquins des deux sexes sentirent, quand l’avion de Lindbergh se posa au Bourget, que quelque chose de très pur existait dans les pensées secrètes et populaires de l’humanité. Ils furent émus pendant quelques heures.

Pierre-Mac-OrlanToutes les routes de l’air sont maintenant conquises, tout au moins celles qui conduisent aux buts qui frappent l’imagination des foules. Un homme digne rachète l’indignité de dix mille autres. Ceux-là ont tous atteint les idéals qu’ils poursuivaient. Il ne reste plus qu’a tenter de réaliser des relations interplanétaires, si cela est possible. Ainsi tous les romans d’aventures de Wells, qui est plus près de nous que Jules Verne, se réaliseront peut-être, à moins que les routes accessibles à notre humanité ne soient désormais suivies jusqu’à leur arrêt brutal par la faute d’un perfectionnement inimaginable de notre propre personnalité et physique et morale. Tous les continents sont explorés. Il n’existe plus de terre inaccessible. Les ciels sont sillonnés par les appareils de l’aviation jusqu’au no mans land que les sans-filistes appellent: la couche d’Heaviside; la mer entr’ouvre ses abysses aux sondes des bateaux chargés d’océanographes et à la gloire sournoise des grands sous-marins qui sentent le poisson frais

voyage_LunePour un homme, possédé par le démon de l’aventure active, le choix d’un exploit qui peut émouvoir profondément la curiosité de ses contemporains devient singulièrement difficile. La conquête de l’or et des mystères géographiques a livré tous ses secrets. Nous ne pouvons que vaincre le temps en augmentant la vitesse des appareils qui nous transportent, mais la curiosité d’atteindre l’escale s’évanouit pour ne plus reparaître, tout au moins sous la forme que nous avons connue. Une imagination, même ardente, ne peut plus travailler sur des mots encore prestigieux il y a un demi-siècle. Colombo, Shanghaï, Téhéran, le Pays de la Soif, le désert de Gobi, le Vieux Tibet, l’Ouest Sauvage, la Terre de Feu, la Forêt Vierge, le Pôle, autant d’images déjà anciennes qui n’appartiennent plus au roman d’anticipation, mais au roman d’aventures historique.

Il n’y a plus rien à découvrir dans la partie du ciel qui nous est ouverte, plus rien à découvrir sur une mappemonde, dans une steppe, dans une forêt, sur une mer; il ne reste plus rien à découvrir, si ce n’est la pensée d’un petit homme un peu énigmatique, qui déjeune modestement dans un restaurant très vulgaire, au coin d’une rue pleine de paix parisienne. Tel était Lenine chez Baty, à Montparnasse, avant la guerre; tel est encore l’inconnu, pour la plupart d’entre nous, qui guette dans l’émouvant mystère de la modestie son heure et, par extension, la dernière d’une tradition sociale.

 

C’est encore la conquête de l’homme qui reste à faire, de siècle en siècle, chaque fois que l’humanité subit une extraordinaire secousse qui la rapproche de ce grand but dont l’image nous échappe à tous.

L’aventure n’est pas tant dans le décor que dans l’intime activité d’un cerveau humain. Il n’y a plus d’aventure possible en ce temps, que l’aventure sociale qui est la plus féroce, la plus épouvantable et qui ne peut se comparer qu’aux grands cataclysmes naturels dont les hommes furent longtemps à se demander s’ils n’étaient pas un châtiment.

Cette profonde attraction, cette curiosité et cette inquiétude, qui sont le cortège familier de l’Aventure, nous les ressentons aujourd’hui encore plus qu’autrefois, quand le monde offrait aux explorateurs le Jardin des Hespérides et le gouffre où fut englouti A. Gordon Pym. C’est que l’aventure sociale frappe à nos portes, qu’elle gronde au loin et mêle à nos conversations familières la clameur encore confuse de ses extraordinaires menaces.

Les idées les plus abstraites ne peuvent se traduire pour la majorité des hommes de notre temps, habitués aux réalisations rapides, que par des formes associées en images. L’aventure sociale offre ces images. Il ne s’agit plus là d’explorer une terre vierge dont les habitants, déjà soumis, viennent apporter au navigateur les plus beaux fruits de leur verger, mais bien de pénétrer à travers une haute vague qui déferle sur l’humanité.

humanitéPersonne ne peut savoir l’intérêt véritablement humain de cette grande aventure qui semble asservir à ses caprices tous les peuples de la terre. Les plus sinistres drames de cape et d’épée ne peuvent soutenir la comparaison avec les drames, mis au point, de l’aventure sociale. Pendus et fusillés, soldats étendus sur les champs en friche, tout cela compose une singulière horreur que le vent transpose en gémissements harmonieux et perfides.

En ce moment, les grands peuples sont immobiles et écoutent attentivement un bruit de l’extérieur qui n’est pas une rumeur de leur imagination. Ils craignent, comme les Gaulois, que le ciel ne vienne à tomber sur leur tête. Ils s’abritent derrière la protection enfantine d’un fétiche, souvent grotesque. Et pour ne pas se laisser émouvoir par la force incomparable qui mène l’humanité par les chemins de l’aventure vers un état inimaginable, ils tuent tant qu’ils peuvent tuer, en s’affolant eux-mêmes devant les libertés d’une folie peut-être passagère.

Pierre Mac Orlan.

Pierre Mac Orlan. « Les Annales politiques et littéraires. » Adolphe Brisson, Paris, 1927.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s