Le flâneur et le badaud

Gustave Caillebotte
Gustave Caillebotte

Il ne faut point confondre le flâneur avec le badaud. Le flâneur rassemble dans sa personne un mélange de bonne paresse et de volupté délicate, saupoudré d’une dose d’esprit. Le badaud, au contraire, est un imbécile très affairé, pour qui tout lieu commun est une surprise.

L’un jouit de vivre, et se laisse aller nonchalamment à l’escarpolette de la circonstance qui berce ses pensées; l’autre court à la hâte partout, et regarde chaque objet avec une stupidité matérielle. L’extase est familière à celui-ci; le sourire est toujours sur les lèvres de celui-là.

Le badaud, c’est celui qui se tient à distance, une heure s’il le faut, pour voir un cheval abattu sous les brancards d’une lourde charrette. Son front est plissé, ses mâchoires jouent: il se tient en dehors de la foule; mais il se trouve, en imagination, à la place de la bête. Il fait d’inouïs efforts sous le poids qui écrase le cheval; il sue des coups de fouet du charretier; II soulève au besoin la charrette avec ses muscles, qui sont en révolution. Vous le croyez impassible, parce qu’il ne bouge pas ; mais un long soupir d’allégement se dégage de sa poitrine quand la rosse a ressaisi l’équilibre avec ses quatre pieds ferrés. Dès que le cheval marche, le badaud s’en va.

Le flâneur, au contraire, conseille et aide. Le flâneur est de bon secours, et promène à la ronde ses consultations gratuites. Au besoin, on peut lui demander l’emplacement d’une rue, la demeure d’un marchand. Le flâneur sait tout, le badaud ne sait rien.

Dans la foule le badaud a les mains devant sa poitrine et tourne ses pouces l’un autour de l’autre, en écoutant, bouche béante, les démonstrateurs de merveilles qui viennent par les messageries Touchard, de Lilliput ou du Kamschatka. Le flâneur a toujours les mains dans ses poches. 

Le flâneur a regardé plus tôt les deux cents gravures d’un étalage que le badaud n’a vérifié celle devant laquelle il semble avoir pris racine. On dirait qu’il l’étudie pour la contrefaire; la centième fois qu’il la regarde, Il la regarde avec le même et éternel sang-froid.

Généralement le badaud ne sait pas rire, et le flâneur a la figure sans cesse épanouie. Il peut sortir une épigramme de la bouche du flâneur, Il ne peut sortir qu’une sottise de la bouche du badaud.

Le flâneur peut être à toute force un voleur; en tout cas, le badaud ne peut être qu’un volé. Par contre, le badaud est plus humain que le flâneur. Si un épileptique de contrebande crache de l’écume de savon par les gencives en faisant le saut de carpe sur les trottoirs, le badaud, qui oublie sa montre, va chercher un verre d’eau chez le cabaretier du coin. Le flâneur regarde autour de lui pour se demander où sont les sergents de ville.

Le badaud est exact à l’heure de son dîner, fidèle à ses habitudes, rangé comme une demoiselle honnête. Le flâneur est le désordre même. Il dîne chez le badaud, se moque de lui et lui conte en manière d’écot les facéties que son hôte prend pour argent comptant.

L’étude physiologique du badaud m’ayant démontré que l’on avait tort de le confondre avec le flâneur. je compte bien qu’on profitera de mes remarques pour la prochaine édition du Dictionnaire de l’Académie.

« Les mille et une anecdotes comiques. »  Passard, Paris, 1854.

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4 réflexions sur “Le flâneur et le badaud

  1. fait plaisir de relire ces écrits et assez amusants ces différences et bien vraies en plus de nos jours le principe est le même et a y réfléchir dans paris j’ai l’impression d’être un peu les deux zut alors !! bye bye

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