T. S. F.

Georges_TcherkessofIl fait nuit. Par la fenêtre ouverte, je regarde les masses sombres d’un paysage qui, depuis plus d’une dizaine d’années, m’est familier. La nuit est pleine de trous d’ombre. Dans le ciel montent et s’épanouissent des formes fantastiques: ce sont les arbres que je connais un par un pendant le jour et qui, la nuit venue, se confondent avec elle dans le ciel, sur la terre et sur l’eau de la petite rivière dont je n’aperçois plus les reflets.

Il a plu toute la journée. L’air est d’une pureté mouillée qui lui donne une sensibilité incomparable. J’aperçois, de mon fauteuil, devant la plaque d’ébonite de mon poste, les deux fils de l’antenne qui, lancés dans la nuit comme deux rails, se perdent dans la direction des peupliers, vers les limites extrêmes du monde, tout au moins, pour moi, du monde européen.

La maison que j’habite est profondément endormie. J’entends sur le toit les pas légers de Félix, le chat, et ceux plus lourds  des chouettes qui ont pénétré dans le grenier par l’oeil-de-boeuf que l’on a encore oublié de fermer. Au loin, une dynamo travaille au bord de l’eau, dans un petit moulin si ancien qu’il semble se voûter d’année en année. J’ai beau prêter l’oreille aux bruits les plus inestimables, je n’entends rien qui puisse réellement troubler la paix des bois, la paix du village, la paix de la maison et la paix sur tous ceux qui dorment dans un département de l’Est.

Ce cabinet de travail, au centre de cette petite maison, bien qu’une lumière y brille tard dans la nuit, me paraît, pour l’instant, parfaitement isolé de tout ce que mon imagination est fatiguée de recréer. La lumière luit avec éclat au milieu des livres, mais mon imagination est morte, car la nuit briarde m’entoure et me baigne dans un calme admirablement adapté aux besoins nocturnes des agriculteurs assoupis.

Tout ce que je peux concevoir sur le chemin de l’évasion est borné au nord par Sacy, à l’est par Montmirail, à l’ouest par la Ferté et au sud par Coulommiers. Et voici soudain …

Machinalement, j’ai posé le casque sur ma tête, les cheveux hérissés entre les deux lamelles d’acier, les écouteurs aux oreilles. Graduellement, les lampes s’allument et, les yeux grands ouverts sur la fenêtre toujours ouverte, j’entends le ciel se dilater, l’horizon reculer ses bornes dans un bruissement doucereux entremêlé de chocs et de petits sifflements inconnus.

Le ciel, troué de deux douzaines d’étoiles insensibles qui ont pu faire jaillir leur lumière dans la solennelle médiocrité de cette nuit, se heurte à mon antenne qui, déjà animée d’une vie puissante et mystérieuse, charrie ses ondes gonflées de musique, de voix de femmes, de paroles mortes et d’appels.

Courbé sur la grande botte d’acajou, tout doucement, avec d’infinies précautions, j’amène lentement chez moi un morceau de vie arraché tout vif à cette nuit tchécoslovaque. Le poste émetteur lance l’appel émouvant : « Allô, Praha ! » C’est Prague. Une symphonie étrange pénètre avec la puissance d’un flot entre mes quatre murs où les tableaux de Parcin s’animent touchés par le feu de Prométhée. Toutes ces paroles déjà mortes et ces musiques tôt évanouies créent, au moment même qu’elles se mortifient, d’extraordinaires cortèges d’apparences et de fantômes. Tous les fantômes de l’Europe, et peut-être tous ceux du monde et d’ailleurs que je ne peux recevoir, grincent des dents, tentent de séduire par leurs chants ou  gémissent en piétinant devant la lumière jaune de mes belles lampes à coupole d’argent.

C’est, maintenant, une véritable kermesse dans le ciel de l’Europe. De toutes petites voix que l’idée de distance rend terrifiantes tâchent de s’emparer de mon désir. Les orchestres se mêlent et se chevauchent. Comme je suis sûr de la sélectivité de mon poste, je ne me hâte pas de régler et de fixer mon choix sur cet admirable jazz qui laisse tomber au delà du Channel dans la grande salle du « Cecil », ses gouttes de musique sur les épaules nues des belles Anglaises du samedi soir.

Toute la fête européenne tient, en ce moment, dans les deux petits cercles qui me couvrent les oreilles. La maison où je suis semble elle-même ne plus tenir au sol. Il n’y a plus rien de réel dans mes objets familiers; c’est le ciel peuplé d’ondes, de sons disciplinés et de mots traduits par le Morse qui impose sa réalité aux dépens de mes habitudes quotidiennes et de mon lot de projets pour le travail de la nuit.

On ne garde pas pendant quelques quarts d’heure le casque sur la tête sans se sentir profondément envahi par une mélancolie distinguée, mais qui peut aller jusqu’à une amertume un peu hautaine quand on se sent assez fort pour dominer tous ces éléments et en tirer parti.

Un créateur peut écouter avec orgueil l’humanité qui lui apporte en présent mille divertissements dont chacun révèle le caractère essentiel d’une race, quand il sait qu’il pourra mettre un visage sur cette voix et sur toutes les voix de cette foule qui rit, applaudit, se laisse aller aux confidences dans une grande salle sonore mille et mille fois plus petite que ce petit point noir qui indique une grande ville sur la carte de l’Europe.

Pierre_Mac_Orlan
Pierre Mac Orlan

Anglais, Polonais, Hollandais, Italiens, Espagnols, Allemands, sont chez moi, ce soir. Ils rôdent autour de ma maison. Ils veulent entrer et frappent à la porte. Je suis derrière ma porte close, moi le chasseur d’ondes, et je guette et je ne laisse entrer que le parleur ou le chanteur inconnu qui me livrera le détail merveilleux, le tout petit détail, perçu dans une audition bien réglée, qui me permettra d’écrire et de me débarrasser de cette nuit trop riche en mélancolie et en regrets.

Dans le ciel musical gonflé de chansons, parfois populaires, et qui semble toujours sur le point d’éclater sous la pression des forces qui tentent de s’échapper, il se fait un trou tiède de silence. Et c’est une belle voix de femme anglaise, une jolie voix de nurse qui parle à des enfants, avec des intonations pour enfants comme aucune langue au monde ne peut en donner. Il est aisé d’imaginer quelque part, dans une maison anglaise, des têtes blondes souriantes et attentives devant le petit haut-parleur qui ressemble à une armoire de poupée. II suffit de tourner un bouton d’ébonite de l’épaisseur d’un fil pour que ce spectacle disparaisse et qu’au plus loin dans le ciel, peut-être même à cette ligne d’horizon où l’imagination et la réalité se rencontrent, apparaisse le faible bruit mystérieux qu’il faut amplifier avec curiosité, patience et toujours avec émotion.

Nuits dédiées à la T. S. F., la merveilleuse conductrice de l’aventure, vous apportez aux hommes, quel que soit leur désir d’être émus, des images mystérieusement filmées et que chacun peut dérouler à sa guise, selon son caractère, au milieu même des éléments les plus ternes et les plus quotidiens d’une vie dont il est souvent difficile de franchir les portes fermées par les exigences de la profession.

Dans la boite d’acajou, c’est le fracas d’une gare en fleurs qui ronfle démesurément au bout de mille voies ferrées qui contournent la terre et s’entrecroisent sur sa peau rugueuse.La nuit briarde devient presque irrespirable. Il faut humer l’air avec précaution pour ne rien briser dans cette fête nocturne du ciel terrestre. Et que faudra-t-il faire, quand, tout à l’heure, j’entendrai, dans la direction de l’ouest, sur les ondes de Daventry, les trois lettres désespérées du signal de détresse: les trois points brefs et flûtés, les trois longs et les trois autres points brefs qui font bondir tous les hommes sur la terre et sur l’eau ? Il faut tendre l’oreille, forcer le secret de la boîte magique. Mais un geste trop nerveux a fait disparaître le signal de la flûte Morse. Il ne reste plus rien à cinq cents lieues peut-être de cet appel, que l’angoisse qui ouvre l’entrée du ciel aux initiés de cette nuit-là

Pierre Mac Orlan. Dessin de Georges Tcherkessof. « Les Annales politiques et littéraires. »  Adolphe Brisson, Paris, 1927. 

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4 réflexions sur “T. S. F.

  1. 🙂 superbe Ecrit, j’ai adoré, et ai dû recommencer, pour aller sur le fond du sujet, tant la rime m’a fait vibrer, et les couleurs du sombre offre l’ardent désir sur les yeux plein d’images 🙂 waih bel Auteur.. à sensations 🙂

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  2. Parfum d’ une époque folle et révolue… j’aime…
    Ah, la T.S.F (transmission sans fil) inventé par Nicolas Tesla, et volée par d’autres qui reçurent les honneurs à sa place, Tesla , un « extra-terrestre, sans qui le monde que nous connaissons serait bien différent, et pas seulement à cause de la TSF . Il est mort dans une chambre d’ hotel de N.Y, dans le plus profond dénuement…on lui a tout volé… même sa dignité.

    Merci pour ce beau texte,

    Portez vous bien

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