La vieille fée

fée

 Accusée, levez-vous, dit le président.

Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose d’informe et de grelottant vint s’appuyer contre la barre. C’était un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches, et là-dessous, une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d’un vieux mur.

Comment vous appelez-vous ?  lui demanda-t-on. 
— Mélusine. 
— Vous dites ?…

Elle répéta très gravement:

Mélusine.

*

Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un sourire, mais il continua sans sourciller :

*

Votre âge ?

— Je ne sais plus.

— Votre profession ?

— Je suis fée ! 

*

Pour le coup l’auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement lui-même, tout le monde partit d’un grand éclat de rire; mais cela ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la vieille reprit :

*

vieille -femmeAh ! les fées de France, où sont-elles ? Toutes mortes, mes bons messieurs. Je suis la dernière; il ne reste plus que moi … En vérité, c’est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous habitions, les fonds de parcs embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes d’étangs, les grandes landes marécageuses recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d’agrandi. A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur les près à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous vénéraient.

*

Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à l’adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires. Les charrues s’arrêtaient aux chemins que nous gardions; et comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d’un bout de la France à l’autre on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d’elles-mêmes.

*

Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé les tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d’arbres, que bientôt nous n’avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans n’ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, Robin disait : « C’est le vent ! » et se rendormait. Les femmes venaient faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors ça été fini pour nous. Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s’est évanouie, et de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu’on oublie; avec cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes, Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient des pierres. Alors comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes villes.

*

Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D’autres ont vendu des pommes l’hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des églises. Nous poussions devant nous des charrettes d’oranges, nous tendions aux passants des bouquets d’un sou dont personne ne voulait, et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis la maladie, les privations, un drap d’hospice sur la tête … Et voilà comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien punie !

*

fairiesOui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir ce que c’est qu’un pays qui n’a plus de fées. Nous avons vu tous ces paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et indiquer les routes. Voilà ! Robin ne croyait plus aux sortilèges; mais il ne croyait pas davantage à la patrie … Ah ! si nous avions été là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France, pas un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient conduits dans des fondrières. A toutes ces sources pures qui portaient nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient rendus fous; et dans nos assemblées, au clair de lune, d’un mot magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de Moltke n’auraient jamais pu s’y reconnaître. Avec nous les paysans auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi de charpie; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui rappelle le pays. C’est comme cela qu’on fait la guerre nationale, la guerre sainte. Mais, hélas ! dans les pays qui ne croient plus,dans les pays qui n’ont plus de fées, cette guerre-là n’est plus possible. 

*

Ici la petite voix grêle s’interrompit un moment, et le président prit la parole :

*

Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu’on a trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.

*

vieille-femme— Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille bien tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu’il rit de tout, parce que c’est lui qui nous a tuées. C’est Paris qui a envoyé des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses, et dire au juste ce qu’il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s’est moqué de nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos miracles des gaudrioles, et l’on a vu tant de vilains visages passer dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune au feu de Bengale, qu’on ne peut plus penser à nous sans rire … Il y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous aimaient, nous craignaient un peu; mais au lieu des beaux livres tout en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de gros bouquins d’où l’ennui monte comme une poussière grise et efface dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques. Oh ! oui, j’ai été contente de le voir flamber, votre Paris … C’est moi qui remplissais les boîtes des pétroleuses, et je les conduisais moi-même aux bons endroits : « Allez mes filles, brûlez tout, brûlez, brûlez !… »

*

— Décidément cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la. 

*

Alphonse Daudet. « La Tradition. »  Emile Lechevalier, Paris, 1887.

*

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