Les miettes de Paris

autour_d'un_clocherLes jeunes gens qui tiennent à la gloire sont invités à mourir le plus tôt possible. Un nommé Bobillot battait le pavé de Paris sans trouver à placer le moindre bout de copie. Il criait vainement famine chez les fourmis qui dirigent les journaux pécunieux. Vains efforts, peine inutile. Désespéré, Bobillot s’engage et se fait tuer au Tonkin par un Pavillon gris.

Aussitôt, les journaux s’arrachent sa copie, il est proclamé grand homme, et on parle de lui élever une statue.

Ainsi de Louis Desprez. Celui-ci avait pourtant trouvé un éditeur, le brave Kistemaeckers, l’homme le plus convaincu de Bruxelles et du Congo, qui publia Autour d’un clocher, roman que je n’ai point voulu lire afin de pouvoir le défendre avec plus d’impartialité. Le parquet poursuivit l’ouvrage comme outrageant pour la morale publique, cette morale qui a inventé le dispensaire et les gros numéros.

Louis Desprez est condamné à un mois de prison. Infirme, malingre, souffreteux, il supporte mal la captivité et meurt un an après sa sortie de prison.

Aussitôt, les encensoirs s’allument, et voici un cadavre célèbre. De tous les articles qui ont été consacrés à cette victime du jury et de la coxalgie, je n’ai présent que celui de maître Zola (en plein Figaro, s’il vous plaît !) :

« C’était un pauvre être, mal poussé, déjeté, qu’une maladie des os de la hanche avait tenu dans un lit pendant toute sa jeunesse. II marchait péniblement avec une béquille; il avait une de ces faces blêmes et torturées des condamnés de la vie, sous une crinière de cheveux roux. »

Le pauvre Desprez, condamné par le jury, refuse, par amour des lettres, de solliciter sa grâce. Il passe un mois à Sainte Pélagie. M. Camescasse lui refuse même la maison de santé. Et Desprez est mort … C’est, à coup sûr, une sinistre aventure. Mais Desprez, s’il avait été doué d’un tempérament de fer, n’en eût pas moins été condamné par les jurés. Il ressort donc de l’article magistral de Zola qu’un écrivain maladif et déjeté a le droit d’enfreindre les lois. Où tout autre serait condamné, le romancier poitrinaire, d’un tempérament diarrhéique ou atteint de coxalgie, doit être acquitté haut la main.

La loi admettait l’excuse en cas de bonne foi; elle ira plus loin désormais, et admettra aussi, de par Zola, l’excuse pour cause d’infirmité. Le vol par un boiteux et le meurtre par un pied-bot seront toujours excusables. Défions-nous des malades !

Echo de Paris.  Paris, 1885.

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