La caissière

caissière

Il y a deux genres de caissières: la caissière des grands magasins et la caissière des restaurants. J’entends bien qu’en fignolant on trouverait bien des subdivisions; mais l’une et l’autre possèdent des traits assez  généraux pour symboliser, en les résumant, leurs consoeurs de tous les établissements parisiens.

La caissière des grands magasins est avenante. C’est une personne brune, d’une physionomie sérieuse parce qu’on ne plaisante pas avec les additions, mais agréable et qui a du « monde ». Les grands magasins connaissent la psychologie de leur clientèle. Ils désirent qu’elle revienne. Le quart d’heure de Rabelais, même quand la livre baisse, ne saurait passer pour un instant plein de charmes. C’est à la caissière de l’adoucir. Un sourire en cet instant peut faire beaucoup. La manière de donner vaut mieux que ce qu’on donne: celle de rendre la monnaie aussi. Les caissières des grands magasins ont la manière. Elles corrigent l’arithmétique dans la mesure où cette science déplorablement exacte comporte un peu de grâce et d’abandon féminins. Je sais des caissières qui éveillent en vous la secrète envie qu’elles se trompent afin de faire durer l’instant plus longtemps … Mais les caissières ne se trompent jamais…

La caissière de restaurant n’est pas toujours brune. Elle est même indifféremment brune, blonde ou rousse,ou encore, plus généralement, oxygénée. Elle porte un lorgnon ou bien elle a un face-à-main pour regarder dans la salle. Elle est très bien élevée et elle se tient sur le plus sévère quant-à-soi. La caissière de restaurant ne sourit pas à la clientèle, ou, quand elle le fait, c’est d’un petit sourire bref, strictement commercial et, si j’ose dire, sans ondes, un sourire sans l’interrogation : « Et avec ça ? » Du haut de sa caisse comme du haut d’une chaire, elle pose sur les clients et les consommateurs un regard pesant et dominateur. Il arrive qu’elle soit belle; mais sa beauté impose et n’appelle que des hommages glacés. C’est une Minerve ou une Junon. Junon ne souriait pas, elle régnait sur l’Olympe. Ainsi la caissière de restaurant qui règne sur les clients en les surveillant. A preuve, quand vous cassez un verre, ne regardez jamais la caissière. Ses yeux vous fixent avec la réprobation muette d’une institutrice démangée par une réprimande. Détail: la caissière de restaurant ne reçoit jamais d’argent, du moins directement. C’est même la seule raison de son … immobilité. Sans quoi, elle ressemblerait trait pour trait à la caissière des grands magasins.

caissièreLa caissière des grands magasins ne vit pas dans un splendide isolement. Elle a avec le monde des contacts aussi variés que fréquents. Sans parler des vendeurs qui s’approchent avec, à la bouche, une « accolade » qui ne l’émeut guère, la foule se presse autour de son pupitre. La caissière a besoin d’une singulière agilité, chaque opération se doublant d’un regard ou d’une expression exactement appropriés aux clients. Ici, l’état de caissière, avec toutes les nuances dont il se moire, touche à la psychologie la plus pure. La caissière rendrait des points à un romancier. Je n’exagère pas. Aussi bien n’ignore-t-on pas que les romanciers qualifiés psychologues ne s’occupent généralement que d’eux-mêmes, impuissants qu’ils seraient à raconter autre chose. La caissière, elle, s’occupe des autres. Je ne dis pas qu’elle soit impeccablement juste en ses distributions et qu’elle accorde toujours — aux dames, notamment — le sourire qu’elles méritent, mais il ne faut pas demander l’impossible. La caissière, comme la vendeuse, est d’une amabilité de bon métal, d’un métal inoxydable … j’allais écrir: résistant aux intempéries. J’oubliais les réclamations injustifiées. Il faut voir comme, alors, tout sourire cessant, la caissière a raison. Sa sentence, s’abattant en déclic, tranche de son couperet le « sifflet », si j’ose dire, de sa victime. La caissière sait bien ce qu’elle fait. Dans la foule qui assiste à l’exécution, un homme galant est toujours là et qui l’approuve.

La caissière de restaurant vit souvent entre deux joues de verre, lesquelles la soustraient aux atteintes du monde extérieur, tout en lui permettant de l’observer. La caissière, à l’abri des courants d’air, mais retranchée, supporte dans toute son attitude, dans sa dignité comme il faut, dans sa tenue de « dame-qui-a-eu-des-malheurs », le contre-coup de son isolement. En dehors du vieil « habitué-décoré-qui-a-des-rhumatismes », personne ne lui parle. Elle doit tenir le coup, qui est de maintenir sous son joug la salle entière courbée et qui mange.

La caissière de restaurant a, cependant, un instant de détente. C’est l’heure du café. Chaque jour, à midi et demi, un garçon lui apporte son café. Remarquez que, par un paradoxe inexpliqué, la caissière prend ce café exactement à l’instant où vous attaquez les hors-d’oeuvre. Mais peu importe ! La caissière fait enfin autre chose que de « vous avoir à l’oeil » ! Il arrive même qu’elle soit gourmande et qu’un semblant d’expression coure sur ses traits immobiles.Junon sourit en remuant sa cuiller. Elle sourit mal, parce qu’elle n’y est pas habituée; mais elle sourit. Junon va boire. Junon boit ! … Trêve et suspension d’armes ! Silence en parfait équilibre ! Les garçons savent qu’en cet instant il ne faut pas approcher la caissière. Et ils attendent.

Et le restaurant entier fait comme eux. Et aux tables, les clients lèvent enfin les yeux. Et ils osent : ils regardent la caissière !

C’est bien leur tour.

Il est vrai que, de leur côté, les clients ont encore, sinon un instant, du moins une occasion de détente : c’est l’addition. Car — je ne vous l’avais pas encore dit — la caissière de restaurant fait des additions; elle est même là pour ça. Mais malheur à elle s’il y a une erreur !

C’est alors que, vraiment, la caissière « encaisse »…

Louis Léon-Martin.

Dessins de ZyG Brunner.

Les Annales politiques et littéraires.  Adolphe Brisson. Paris, 1927.

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