La petite fonctionnaire

fonctionnaire

Je devrais écrire la sérieuse fonctionnaire. Le temps n’est plus où les femmes n’occupaient dans l’administration que des emplois subalternes et, placées derrière les guichets de bureaux de poste ou de perception, s’occupaient surtout à sourire aux clients. Les femmes, dans ce temps-là  (à croire, du moins, les vaudevillistes), se faisaient fonctionnaires dans l’espoir d’enlever les contribuables, dessein à la fois coupable et fort intéressé. Mais il ne faut peut-être pas croire sur dialogue les vaudevillistes en mal d’invention. Même autrefois, les chances d’aventures des petites fonctionnaires ne devaient être qu’assez problématiques. Observateur impartial, je n’ai d’ailleurs pas à m’occuper des légendes plus ou moins justifiées et m’en tiens à l’exacte réalité du moment.

La fonctionnaire est une jeune fille d’excellente famille, d’une famille qui a eu des malheurs, ou encore, plus simplement, que le ciel a bénie (à ce qu’on prétend) en la voulant nombreuse. Bref, c’est une jeune fille à qui tout espoir d’être un jour dotée est refusé. Je ne voudrais pas vitupérer trop solennellement les moeurs du moment, où la dot joue un rôle que l’on peut, hélas ! qualifier d’éminent. La jeune fille dont je parle, sans l’avouer tout haut, pense de ces moeurs utilitaires tout le mal qu’elles méritent. Encore faut-il qu’elle se fasse une raison ! Elle se la fait, si j’ose dire, en cherchant un emploi dont la rémunération, se substituant à la dot, lui permet, sinon de se marier, du moins d’acquérir sa liberté … Elle prétendra même très fort que ceci vaut bien cela; mais il ne faut pas toujours se fier aux affirmations criées par-dessus les toits et dont l’énergie même peut cacher quelque dépit. Que la fonctionnaire me pardonne cette simple taquinerie: la vérité est qu’elle a de rares mérites. Outre le courage de gagner sa vie, elle entretient l’ambition haute de se faire toute seule. A une époque où les hommes ne dissimulent même plus leur égoïsme, n’est-ce pas pour la femme la meilleure manière de lutter contre l’éternel masculin ?…

fonctionnaireLa fonctionnaire est intelligente et cultivée. Elle est entrée dans l’administration par la grande porte, la porte des concours et que lui ouvraient ses diplômes point seulement de bachelière, mais de licenciée … Elle n’est pas, en général, très coquette. La femme qui étudie devient trop souvent rebelle à l’usage de ses autres armes. Je ne prétends pas qu’en ouvrant brusquement la porte d’un bureau, l’on ne voie jamais une de ces demoiselles en train de se poudrer devant sa glace; mais c’est rare, trop rare, dirai-je, l’intelligence ne devant pas, que je sache, devenir l’antidote de la beauté. Non seulement la fonctionnaire n’est pas coquette, mais elle s’habille souvent fort mal. Il est curieux de constater à quel point l’amour de l’étude peut nuire au souci de la toilette, à quel point, même, il peut en fausser le sens. Quand la fonctionnaire s’habille mal, mais sans prétention, cela passe encore; mais lorsqu’un démon d’originalité la pousse à un effort personnel, cela devient, neuf  fois sur dix, désastreux.

Remarquons, en passant, que la chose n’est pas moins vraie de la femme de lettres ou de la femme artiste. En vérité, il est ici une loi qu’il faut constater, sans, d’ailleurs, chercher à la comprendre. Pourquoi l’effort intellectuel, voire le culte de la beauté, sont-ils si souvent en coquetterie les ennemis de la mesure et du bon goût ? Je cède volontiers la question à quelque enquêteur. Voilà de quoi occuper ses loisirs et meubler les colonnes d’une revue pendant l’été.

La fonctionnaire a le mérite peu commun d’avoir assujetti sa nature à sa fonction. En principe, les vertus administratives ne s’accordent qu’assez mal avec ses vertus personnelles, au nombre desquelles je compte le caprice et la fantaisie. Le caprice n’a que des chances très minimes de se manifester dans les bureaux où la discipline est paternelle. Quant à la fantaisie, il lui est difficile de s’introduire, même tronquée, même émondée, dans la rédaction des lettres administratives. Le style administratif, rondouillard, ronronnant, parfaitement vide et inexpressif, doit être pour ces demoiselles un supplice. Le style administratif est un redoutable rouleau compresseur. Quand on a consenti à passer sous le rouleau, c’est que, de fait, on a abdiqué. Une femme jeune et qui abdique (j’entends sa personnalité, non pas ses ambitions) est un spectacle émouvant. Et l’on médira encore de l’administration française et de sa puissance égalisatrice, laquelle est proprement admirable !

fonctionnaireLa fonctionnaire est résolument féministe. Je crois vous l’avoir laissé entendre. Elle est tellement féministe qu’elle pourrait laisser croire qu’elle exerce contre le législateur une vengeance personnelle. Il n’en est rien. La vérité est que la fonctionnaire a une conscience extrêmement précise de ses droits et que, par ailleurs, elle a acquis la liberté, ce qui n’est pas sans la griser quelque peu … La fonctionnaire ne manque pas non plus de points de comparaison. Dans les bureaux où elle rédige avec des camarades du sexe fort et concurrent, elle a mille occasions d’estimer son travail et le leur. La vérité oblige à dire que son travail, précisément, n’est ni moins consciencieux ni moins heureusement exécuté. En outre, la fonctionnaire a de glorieuses chances d’avenir. Nul n’ignore que le préfet de la Seine, esprit de bon sens et de justice, vient de l’admettre aux emplois de sous-chef et de chef de bureau. Dès lors, si, dans le droit commun, la fonctionnaire demeure encore sous la tutelle masculine, dans sa vie administrative il lui est loisible de prendre une revanche éclatante. Une telle perspective ne peut qu’encourager son féminisme déjà accentué. La fonctionnaire ne se prive pas d’obéir à l’invitation, et elle n’a pas tort. Féministe elle est, et féministe elle reste, même quand elle a, au début de sa carrière, la chance d’épouser son sous-chef. C’est bien fait !

Seulement, tant pis pour le sous-chef !

Louis Léon-Martin. Dessins de Zig Brunner

in Les Annales politiques et littéraires.   Adolphe Brisson, Paris, 1927.

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