L’épée de Barbetorte

antiquaire

II n’y a plus d’antiquaires à Paris. Ils ont été remplacés par les amateurs de curiosités. Être amateur, la belle affaire. On n’a même pas la peine de chercher. Il n’y a pas une rue maintenant l’on ne trouve deux ou trois vitrines pleines de vieilles armes, de faïences de Rouen à la corne, de vases Campana, de cuivres rouges et de meubles Renaissance. Les marchands ont tout trouvé, tout recueilli, tout coté. Les bibelots se vendent au prix fixe. On peut, quand on a de la fortune, se faire une collection en huit jours, un musée en trois semaines. Et tout cela sans peine, c’est-à-dire sans plaisir.

Pour comprendre toutes les émotions et toutes les joies de l’antiquaire, il faut aller dans quelque petit pays ignoré, au fond de la Bretagne, par exemple. Si la ville n’est pas une sous-préfecture, si elle est assez éloignée des lignes de chemin de fer, on peut y rencontrer encore quelques-uns de ces bons vieillards dont la seule passion est la recherche des antiquités. Quand la belle saison arrive, ils font de longues excursions dans les environs, de compagnie avec des amis indifférents aux choses d’autrefois et qui ne peuvent devenir des rivaux. De préférence, ils choisissent le dimanche pour se mettre en campagne.

Ce jour-là, les femmes sont sur le pas des maisons, les enfants se roulent sur l’herbe au soleil et les hommes vont, s’asseoir à l’ombre des grands arbres. Il s’agit pour l’antiquaire de pénétrer dans ces demeures modestes qui recèlent parfois des trésors. C’est alors que le chercheur emploie, toutes les finesses de la diplomatie. Quand il parle, il ne se sert que du patois breyzad, si cher aux vieux paysans bretons.

Les beaux enfants, s’écrie-t-il en regardant les bébés qui vont se cacher, tout effarouchés, derrière le jupon maternel.

Son exclamation est de celles que les mères ne sauraient entendre sans en être flattées.

Allons, mes chéris, dit-elle, ne soyez pas si sauvages ! Dites bonjour au bon monsieur.

Le bon monsieur a souvent des bonbons dans sa poche, ce qui lui vaut bientôt l’amitié des enfants et ce qui lui permet de ne pas laisser tomber la conversation.

L’antiquaire est sûr du succès maintenant. Il sait si bien flatter les uns et les autres. Vous verrez qu’avant peu on le priera d’entrer dans la maison pour se reposer. Il hésitera, pour la forme, et cédera devant les insistances répétées des braves paysans.

Le voilà dans la place. Les investigations commencent.

Tout à coup, son regard s’éclaire, il vient de découvrir dans un coin de la salle une vieille épée qui traîne à terre. Il voudrait aller la prendre de suite, l’examiner attentivement, l’étudier; mais il ne faut pas qu’il se trahisse. Il se contient, et c’est plus trd, au moment de se retirer, qu’il fera semblant de se heurter par hasard contre cette antiquité.

Ah ! bonnes gens, qu’est-ce que vous avez donc ? Une épée ! Est-ce que vous avez l’intention de vous battre ?

Non, répond le paysan, j’ai trouvé ça dans ma cour, en creusant le puits. C’est du bon acier; ça pourra servir. Avec quelques coups de lime, j’en ferai une lame de scie.

L’antiquaire ne quitte plus sa trouvaille. C’est le prétexte d’une nouvelle station. On s’assied dans la cour. Au grand jour, avec l’aide de ses lunettes le savant découvre près de la garde quelques caractères à demi rongés. Sans que ses interlocuteurs
puissent s’en douter, il travaille à déchiffrer l’inscription. Ce sont trois mots de l’ancien dialecte celtique: Terr i benn !L’antiquaire n’en croit pas ses yeux. Cela est vrai pourtant. Il y a bien « Terr i benn »: Casse-lui la tête. C’est la devise de Barbetorte le célèbre comte breton qui battit les Normands.

Cependant le paysan continue à exposer son projet: il laissera la poignée, qui ne le gêne pas; il limera des dents le long de la lame; il cassera la pointe qui est inutile.

Rien de cela ne se fera. Le collectionneur ne chera pas sa proie. Sans avoir l’air d’y tenir, il finira par proposer au paysan un troc qui comblera de-joie les deux intéressés.

La scie que vous feriez avec cette épée ne vaudrait rien. Si tous voulez, je vous en donnerait une toute neuve en échange de cette vieille ferraille.

Tope là. Marché conclu. L’antiquaire se sauve emportant son trésor. Peu importe alors ce que son compagnon lui raconte chemin faisant. Il n’entend rien que sa pensée:

« Casse-lui la tête » ! Je tiens en main l’épée de Barbetorte, le teyrn invincible. Et sans moi ce rustre allait … Vieille arme glorieuse, quel beau moire tu vas me fournir pour la Société des antiquaires.

E. Morel in Musée universel.  A.Ballue, Paris, 1873.

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