Main gauche et main droite

The Creation of Man by Michelangelo Sistine Chapel

En juin 1785, le Journal de Paris publiait la lettre suivante que lui adressait un de ses abonnés.

« Monsieur, depuis longtemps on se récrie sur l’usage absurde d’obliger les enfants à se servir de la belle main, et de les rendre presque inhabiles à se servir de l’autre, quoique la nature nous ait effectivement produits ambidextres. Plusieurs mères ont si bien senti la justesse de ces réclamations, qu’elles se sont élevées au-dessus du vieux préjugé, et qu’elles n’ont plus contrarié cette perfection naturelle.

Une dame de ma connaissance avait tellement accoutumé sa fille à se servir indifféremment de ses deux mains, que l’enfant travaillait, cousait, écrivait même avec autant de facilité de la gauche que de la droite, et sans se douter qu’il y eût à cela rien d’extraordinaire. Les circonstances exigèrent que cette demoiselle fût mise ensuite, pour quelques mois, dans une maison d’éducation. Elle y conservait l’usage de ses deux mains; mais ses nouvelles institutrices furent scandalisées de cette difformité. Elles employèrent, pour la réformer, les remontrances, les pénitences même, et réussirent si complètement, que non seulement l’enfant a perdu la facilité de se servir de la main gauche, mais encore qu’elle rougit lorsque par distraction elle s’en sert pour quelque exercice exclusivement réservé à la droite.

« Je me rappelle d’autre part un trait assez original. Un jour un enfant bien grondé pour ne pas se borner à l’usage de la main droite, étant contrarié par sa bonne, lui appliqua un gros soufflet. La mère, qui était présente, au lieu de le punir, lui dit avec un ton pédantesque:

Eh bien mon fils, toujours de la main gauche ! vous êtes donc incorrigible ?

« Quoi qu’il en soit, je crois, en vérité, qu’il se passera encore bien du temps avant que nous ayons dépouillé la barbarie qui se conserve sous nos belles formes d’urbanité.

« Je suis, etc. ».

Le fait, le grief se trouvait ainsi simplement, énergiquement, mais prosaïquement exposé. Voici la même thèse reprise un peu plus tard par un fantaisiste:

PETITION ADRESSEE A TOUS CEUX QUI ONT DES ENFANTS A ELEVER.

Je prends la liberté de m’adresser a tous les amis de la jeunesse et de les conjurer de diriger leurs regards compatissants sur mon malheureux sort, afin qu’on veuille bien faire justice du préjugé dont je suis la victime.

« Nous sommes deux sœurs jumelles dans notre famille, et les deux yeux de la tête ne se ressemblent pas plus que nous. Ma sœur et moi nous nous accorderions parfaitement ensemble, sans la partialité de nos parents qui font entre nous deux les distinctions les plus humiliantes. Depuis mon enfance, on m’a appris à regarder ma sœur comme si elle était d’un rang plus élevé; on m’a laissée grandir sans-me donner la moindre instruction, pendant que rien n’a été négligé pour son éducation ; des maîtres lui ont enseigné l’écriture, le dessin, la musique et d’autres, mais si, par hasard, je laissais tomber un crayon, une plume ou une aiguille, j’étais sévèrement réprimandée, et plus d’une fois j’ai été battue pour être gauche et pour manquer de grâces. Il est vrai que ma sœur m’associe à elle dans certaines occasions; mais elle prétend toujours la supériorité, ne m’appelant que lorsque je lui suis nécessaire, ou seulement pour figurer à côté d’elle.

Benjamin Franklin
Benjamin Franklin

« Ne croyez pas cependant, messieurs et mesdames, que mes plaintes soient dictées uniquement par un motif de vanité; non, mon inquiétude a une base plus sérieuse: c’est la coutume dans notre famille que tout le travail pour se procurer la nourriture repose sur ma sœur et sur moi (et, je le dis en confidence à cette occasion, elle est sujette à la goutte, au rhumatisme, à la crampe et à plusieurs autres accidents); alors que deviendra notre pauvre famille ? Les regrets de nos parents ne seront-ils pas très grands, d’avoir établi une telle différence entre deux sœurs qui se ressemblent tant ! Hélas ! nous périrons de misère, car il ne sera pas même en mon pouvoir de griffonner une humble supplication pour obtenir des secours, étant obligée d’employer la main d’un autre pour vous faire part de mes chagrins. ».

« Veuillez, messieurs et mesdames, contribuer à rendre mes parents sensibles à l’injustice d’une tendresse exclusive et à la nécessité de distribuer leurs soins et leur affection à tous leurs  enfants également.

« Je suis, avec un profond respect, messieurs et mesdames, votre obéissante servante.

« La main gauche. »

Or, l’auteur anonyme de la fine et judicieuse boutade qu’on vient de lire, restée d’ailleurs à peu près inédite, n’était autre que le philosophe Benjamin Franklin. Cette pièce, écrite en français par un Américain, depuis peu hôte de la France, peut donner une idée de la faculté d’assimilation que possédait cet esprit si éminemment droit et pratique.

« La Mosaïque : revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays.» Paris, 1873.

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