La petite colporteuse

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Il y a quatre ans, c’était un joli métier que celui de colporteuse, en Alsace. Quand les premières cigognes passaient dans le ciel annonçant le printemps, Suzel partait avec son ballot sur l’épaule. Elle s’en allait bravement par la grand-route. Dans les champs voisins, les travailleurs étaient déjà à l’oeuvre. Ils lui criaient de loin:

Bon voyage, Suzel !

Et la petite colporteuse commençait sa tournée dans les villages. Quel bon accueil elle recevait partout. Tout le monde la fêtait.

— C’est toi, Suzel ? Que nous apportes-tu ? As-tu des boutons d’argent de Bouxwiller, des petits couteaux de Klingenthal, des boucles d’acier de Zornhoff ? Voyons, ouvre vite ton ballot.

Suzel étalait alors sa pacotille. Il fallait voir les filles se presser tout autour. Les petites catholiques en robe rouge et les petites protestantes en jupe verte se poussaient pour être au premier rang, et derrière elles, les grands garçons blonds riaient de leur curiosité. C’est qu’aussi il y avait de tout dans le ballot de Suzel: des rubans noirs pour orner la coiffe, des chaînes d’acier pour suspendre les ciseaux à la ceinture, des tabliers de soie, des agrafes argentées et mille autres choses encore. Tous ces petits objets devenaient bientôt de vrais trésors par les souvenirs que l’on y attachait. C’était Fritz qui faisait cadeau à Gredel d’une paire de boucles d’oreille; et Gredel ne s’en serait séparée pour rien au inonde. Les cadeaux, c’était la spécialité de la petite colporteuse. Les fiancés ne voulaient plus acheter à d’autres. Quand il passait dans le village des marchands ambulants annonçant bien haut leurs articles pour attirer les acheteurs, les amoureux se regardaient et disaient:

Non. Attendons Suzel.

C’était comme cela il y a quatre ans. Tout est bien changé depuis.

Au lieu de partir en chantant pour son voyage, la petite colporteuse est tout inquiète quand elle se met en chemin. Elle pense déjà aux ennuis qui l’attendent, au soldat qui fouillera brutalement dans son ballot pour voir s’il n’y a rien de séditieux, au commissaire allemand qui la regardera d’un air louche et qui l’appellera vagabonde. Et puis, partout sur la route des visages tristes. Fritz est en France maintenant. Gredel pleure. Toutes les filles en sont là. Les fiancés sont partis. On ne songe plus à la joie. C’est à peine si l’on est coquette. Pour qui se parerait-on désormais ?

On s’empresse cependant toujours autour de la colporteuse.

Viens, Suzel ; n’ouvre pas ton ballot dans la rue, petite. Il y a trop de mauvais regards dehors. Entre chez moi, tu prendras un verre de bonne bière et tu nous montreras tes richesses.

Suzel entre; on referme la porte avec soin et l’on procède avec quelques intimes à l’inventaire des marchandises. Voilà des petits couteaux, des boucles, des châtelaines d’acier comme autrefois; mais ce n’est pas cela que l’on attend.

— N’as-tu pas autre chose, Suzel ?

La brave fille jette un dernier regard derrière elle pour s’assurer qu’elle est bien en sûreté; puis elle fouille dans les profondeurs mystérieuses du ballot.

Voilà ce que vous voulez, dit-elle enfin en montrant à ses amis enchantés les petits rubans bleus, blancs et rouges, aux couleurs de la France.

René Delorme. « Musée universel » Éditeur: A. Ballue, Paris, 1873.

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