Un instant d’oubli

Pour la première fois peut-être de sa vie, le vieux pêcheur a manqué de sang-froid. Il a cédé à son émotion comme un simple blanc-bec de la ville. Pourtant il n’en est pas à son coup d’essai, en fait detruites de ruisseau ! Mais on a de ces instants d’oubli.

D’abord, et d’une, comme on dit, il a eu le tort de se placer sous des arbres. Quand on lance la mouche à la truite capricieuse, il est bon d’avoir de l’espace pour retirer sa ligne prestement, et c’est le fait d’un bourgeois inexpérimenté que d’aller s’installer près d’une saulaie. Être sous le couvert à la pêche, c’est charmant, c’est poétique, c’est agréable, surtout quand il fait du soleil, mais c’est diablement dangereux. Un moment de fébrilité, une seconde d’impatience, et crac, la ligne qu’on ramène à soi s’accroche et s’enroule dans les branchages, et puis c’est le nœud gordien à défaire après cela !

Ce grand malheur vient justement d’arriver au vieux pêcheur de truites que vous voyez ici. Il a eu un instant d’oubli et d’émotion, à son âge ! c’est impardonnable. Quand il a senti que la bête était ferrée, il a donné un coup violent à sa gaule, et la ligne, sifflant dans l’air, est venue s’enchevêtrer inexplicablement dans les ramures d’un arbuste voisin. Allez donc maintenant, tandis que le poisson étincelant se tord au bout du fil, et serre les nœuds formés par te hasard, vous tirer de ce mauvais pas; je le répète, c’est le noeud gordien à défaire.

Aussi, la tête que fait l’honorable pêcheur exprime-t-elle à présent une déception comique mêlée d’un fort ennui. Il en oublie sa pipe, et la fumée, au lieu de s’échapper en jet bleuâtre du coin des lèvres, sort paresseusement du fourneau. On lit dans les yeux du vieillard qu’il lâche intérieurement, Dieu lui pardonne, un juron qui n’a rien de galant; en même temps il se dit: ce « Sapristi ! voilà qui n’est pas drôle. Comment faire ? »

Comme nous n’avons pas de conseils à lui donner en pareille occurrence, nous laisserons, s’il vous plaît, tout entier à son problème, ce vieux bonhomme, cette victime d’un instant d’oubli.

Ernest d’Hervilly

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2 réflexions sur “Un instant d’oubli

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