BOUM-BOUM

Bernard Buffet
Bernard Buffet

L’enfant restait étendu, pâle, dans son petit lit blanc, et, de ses yeux agrandis par la fièvre, regardait devant lui, toujours, avec la fixité étrange des malades qui aperçoivent déjà ce que les vivants ne voient pas. La mère au pied du lit, mordant ses doigts pour ne pas crier, suivait, anxieuse, poignardée de souffrances, les progrès de la maladie sur le pauvre visage aminci du petit être, et le père, un brave homme d’ouvrier, renfonçait dans ses yeux rouges les pleurs qui lui brûlaient les paupières.

Et le jour se levait, clair, doux, un beau matin de juin, entrant dans l’étroite chambre de la rue des Abbesses, où se mourait le petit François, l’enfant de Jacques Legrand et de Madeleine Legrand, sa femme.

Il avait sept ans. Tout blond, tout rose, et si vif, gai comme un passereau, le petit, il n’y avait pas trois semaines encore ! … Mais une fièvre l’avait saisi, on l’avait ramené, un soir, de l’école communale, la tête lourde et les mains très chaudes. Et depuis il était là, dans ce lit, et quelquefois, en ses délires, il disait en regardant ses petits souliers bien cirés que la mère avait soigneusement placés dans un coin, sur une planche:

On peut bien les jeter maintenant, les souliers du petit François ! Petit François ne les mettra plus ! Petit François n’ira plus à l’école … jamais, jamais !

Alors le père disait, criait: « Veux-tu bien te taire ! »  et la mère allait enfoncer sa tête blonde toute pâle dans son oreiller pour que le petit François ne l’entendît pas pleurer.

Celte nuit-là, l’enfant n’avait pas eu le délire; mais depuis deux jours il inquiétait le médecin par une sorte d’abattement bizarre qui ressemblait à de l’abandon, comme si, à sept ans, le malade eût éprouvé déjà l’ennui de vivre. Il était las, silencieux, triste, laissant ballotter sa tête maigre sur le traversin, ne voulant rien prendre, n’ayant plus aucun sourire sur ses pauvres lèvres amincies, et, les yeux hagards, cherchant, voyant on ne savait quoi, là-bas, très loin …

Là-haut ! peut-être ! pensait Madeleine, qui frissonnait.

Quand on voulait lui faire prendre une tisane, un sirop, un peu de bouillon, il refusait. Il refusait tout.

— Veux-tu quelque chose, François ? — Non, je ne veux rien! I — Il faut pourtant le tirer de là, avait dit le docteur. Celle torpeur m’effraye !… Vous êtes le père et la mère, vous connaissez bien votre enfant … Cherchez ce qui pourrait ranimer ce petit corps, rappeler à terre cet esprit qui court après les nuages ! …

Et il était parti.

Cherchez !

Oui, sans doute, ils le connaissaient bien, leur François, les braves gens ! Ils savaient combien ça l’amusait, le petit, d’aller saccager les haies, le dimanche, et de revenir à Paris, chargé d’aubépine, sur les épaules du père, ou encore, aux Champs-Elysées, d’entrer voir Guignol, dans l’intérieur de la ficelle, avec les petits riches … Jacques Legrand avait acheté à François des images, des soldats dorés, des ombres chinoises; il les découpait, les mettait sur le lit de l’enfant, les faisait danser devant les yeux égarés du petit, et, avec des envies de pleurer, il essayait de le faire rire …

Vois-tu, c’est le Pont Cassé … Tire lire lire I Et ça c’est un général ! … Tu le rappelles, nous en avons vu un, un général, au bois de Boulogne, une fois ? … Si tu prends bien ta tisane, je l’en achèterai un pour de vrai, avec une tunique de drap et des épaulettes d’or … Le veux-tu, dis, le général?Non, répondait l’enfant, de la voix sèche que donne la fièvre … — Veux-tu un pistolet, des billes … une arbalète ?Non, répétait la petite voix, nette et presque cruelle …

Et à tout ce qu’on lui disait, à tous les pantins, à tous les ballons qu’on lui promettait, la petite voix — tandis que les parents s’entreregardaient désespérés — répondait :

Non …non … non !Mais qu’est-ce que tu veux, enfin, mon François ? demanda la mère. Voyons, il y a bien quelque chose que lu voudrais avoir … Dis, dis-le-moi ! à moi !… ta maman !

Et elle coulait sa joue sur l’oreiller du petit malade, et elle lui murmurait cela à l’oreille, gentiment, comme un secret.

Alors l’enfant, avec un accent bizarre, se redressant sur son lit et étendant vers. quelque chose d’invisible une main avide, répondit tout à coup d’un ton ardent, à la fois suppliant et impératif :

Je veux Boum-Boum !

Boum-Boum !

La pauvre Madeleine jeta à son mari un regard effaré. Que disait donc là, le petit ? Est-ce que c’était encore une fois le délire, l’affreux délire qui revenait ?

Boum-Boum !

Elle ne savait ce que cela signifiait et elle en avait peur de ces mots singuliers que l’enfant, maintenant, répétait avec un entêtement maladif, comme si, n’ayant pas osé jusque-là formuler son rêve, il s’y cramponnait à présent dans une obstination invincible:

Oui, Boum-Boum ! Boum-Boum ! Je veux Boum-Boum !

La mère avait saisi nerveusement la main de Jacques, disant tout bas comme une folle:

Qu’est-ce que ça signifie, ça, Jacques ? Il est perdu ?

Mais le père avait sur son visage rude de travailleur un sourire presque heureux et stupéfait, et aussi le sourire d’un condamné qui entrevoit une possibilité de liberté.

Boum-Boum ! II se rappelait bien la matinée du lundi de Pâques où il avait conduit François au Cirque. Il avait encore dans l’oreille les grands éclats de joie de l’enfant, son bon rire de gamin amusé, lorsque le clown, le beau clown tout pailleté d’or avec un grand papillon mordoré, scintillant, multicolore, dans le dos de son costume noir, faisait quelque gambade à travers la piste, donnait un croc-en-jambe à un écuyer, ou se tenait immobile et raide sur le sable, la tête en bas et les pieds en l’air, ou jetait au lustre des chapeaux de feutre mou qu’il attrapait adroitement sur son crâne, où ils formaient un à un une pyramide, et à chaque tour, à chaque lazzi, comme un bon refrain égayant sa large face spirituelle et drôle, poussait le même cri, répétait le même mot, accompagné parfois par un roulement de l’orchestre.

Boum-Boum !

Boum-Boum ! Et à chaque instant qu’il arrivait, Boum-Boum, le cirque éclatait en bravos, et le petit partait de son grand rire. Boum-Boum ! C’était ce Boum-Boum-là, c’était le clown du Cirque, c’était l’amuseur de toute une partie de la ville qu’il voulait voir, qu’il voulait avoir, le petit François, et qu’il n’aurait pas et ne verrait pas, puisqu’il était là, couché, sans forces, dans son lit blanc !

Le soir, Jacques Legrand apporta à l’enfant un clown articulé, tout cousu de paillons, qu’il avait acheté dans un passage, très cher. Le prix de quatre de ses journées de mécanicien ! Mais il en eût donné vingt, trente, il eût donné le prix d’une année de son labeur pour ramener un sourire aux lèvres pâles du malade…

L’enfant regarda un moment le joujou, qui étinceîait sur ses draps blancs; puis tristement :

Ce n’est pas Boum-Boum !… Je veux voir Boum-Boum !

Ah ! si Jacques avait pu l’envelopper dans ses couvertures, l’emporter, le porter au Cirque, lui montrer le clown dansant sous le lustre allumé, et lui dire: Regarde !

Il fit mieux, Jacques. Il alla au Cirque, demanda l’adresse du clown et, timide, les jambes cassées d’émotion, il monta une à une les marches qui menaient à l’appartement de l’artiste, à Montmartre. C’était bien hardi ce qu’il venait faire là, Jacques ! Mais, après tout, les comédiens vont bien chanter, dire des monologues chez les grands seigneurs, dans les salons. Peut-être que le clown — oh ! pour ce qu’il voudrait — consentirait à venir dire bonjour à François. N’importe, comment allait-on le recevoir, lui, Jacques Legrand, là, chez Boum-Boum ?

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Ce n’était plus Boum-Boum ! C’était M. Moreno, et, dans le logis artistique, des livres, des gravures, une élégance d’art faisaient comme un décor choisi à un charmant homme qui reçut Jacques dans son cabinet, pareil à celui d’un médecin.

Jacques regardait, ne reconnaissait pas le clown et tournait, retournait entre ses doigts son chapeau de feutre. L’autre attendait. Alors le père s’excusa. C’était étonnant, ce qu’il venait demander là, ça ne se faisait pas … pardon, excuse … Mais enfin, il s’agissait du petit … Un:gentil petit, monsieur ! Et si intelligent ! Toujours le premier à l’école, excepté dans le calcul, qu’il ne comprend pas … Un rêveur, ce petit, voyez-vous ! Oui, un rêveur.Et la preuve … tenez … la preuve …

Jacques maintenant hésitait, balbutiait; puis il ramassa son courage et, brusquement:

La preuve c’est, qu’il veut vous voir, qu’il ne pense qu’à vous, el que vous êtes là, devant lui, comme une étoile qu’il voudrait avoir et qu’il regarde …

Quand il eut fini, le père, très blême, avait sur le front de grosses gouttes. Il n’osait regarder le clown qui, lui, restait les yeux levés sur l’ouvrier. Et qu’est-ce qu’il allait dire Boum-Boum ? S’il allait le congédier, le prendre pour un fou, le mettre à la porte ?

Vous demeurez ? demanda Boum-Boum.

Oh ! tout près ! Rue des Abbesses!

Allons ! dit l’autre. Il veut voir Boum-Boum, votre garçon ? Eh bien, il va voir Boum-Boum !

Lorsque la porte s’ouvrit, devant le clown, Jacques Legrand cria joyeusement à son fils:

François, sois content, gamin ! Tiens, le voilà, Boum-Boum !

El l’enfant eut, sur le visage, un éclair de joie. Il se souleva sur le bras de sa mère et tourna la tête vers les deux hommes qui venaient, chercha un moment, à côté de son père, quel était ce monsieur en redingote, dont la bonne figure gaie lui souriait, et qu’il ne connaissait pas, et quand on lui dit: « C’est Boum-Boum ! » il laissa retomber lentement, tristement son front sur l’oreiller et resta encore, les yeux fixes, ses beaux grands yeux bleus qui regardaient au delà des murailles de la petite chambre el cherchaient, cherchaient toujours les paillons et le papillon de Boum-Boum, comme un amoureux poursuit son rêve …

Non, répondit l’enfant de sa voix qui n’était plus sèche, mais désolée, non, ce n’est pas Boum-Boum !

Le clown, debout près du petit lit, laissait tomber, sur ce visage de petit malade un regard profond, très grave et d’une douceur infinie:

Il hocha la tête, regarda le père anxieux, la mère écrasée, dit en souriant : « Il a raison; ce n’est pas Boum-Boum !: » Et, il partit.

Je ne le verrai pas, je ne le verrai plus, Boum-Boum ! répétait maintenant l’enfant dont la petite voix parlait aux anges. Boum-Boum est peut-être là-bas, là-bas où petit François ira bientôt ?!

Et, tout à coup — il n’y avait pas une demi-heure que le clown avait disparu — brusquement la porte se rouvrit, comme tout à l’heure, et, dans son, maillot noir pailleté, la houpette jaune sur le crâne, le papillon d’or sur la poitrine.et dans le dos, un large sourire ouvrant, comme une bouche de tirelire, sa bonne figure enfarinée, Boum-Boum, le vrai Boum-Boum, le Boum-Boum du Cirque, le Boum-Boum du quartier populaire, le Boum-Boum du petit François, Boum-Boum parut ! Et sur son petit lit blanc, une joie de vie dans les yeux, riant, pleurant, heureux, sauvé, l’enfant frappa de ses maigres petites mains, cria bravo ! et dit, avec sa gaieté de sept ans, qui partit tout à coup, allumée comme Une fusée:

Boum-Boum! C’est lui, c’est lui cette fois ! Voilà Boum-Boum ! Vive Boum-Boum ! Bonjour, Boum-Boum !

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Quand le docteur revint, ce jour-là, il trouva, assis au chevet du petit François, un clown à face blême, qui faisait rire encore et toujours rire le petit, et qui lui disait, en remuant un morceau de sucre au fond d’une tasse de tisane:

Tu sais, si tu ne bois pas, toi, petit François, Boum-Boum ne reviendra plus !

Et l’enfant buvait.

N’est-ce pas que c’est bon ? Très bon!… Merci, Boum-Boum !

Docteur, dit le clown au médecin, ne soyez pas jaloux … Il me semble pourtant que mes grimaces lui font autant de bien que vos ordonnances !

Le père et la mère pleuraient; mais, cette fois, c’était de joie.

Et jusqu’à ce que « petit François » soit sur pied, une voiture s’arrêta tous les jours devant le logis d’ouvrier de la rue des Abbesses, à Montmartre, et un homme en descendit,enveloppé dans un paletot, le collet relevé, et, dessous, costumé comme pour le Cirque, avec un gai visage enfariné.

Qu’est-ce que je vous dois, monsieur ? … dit à là fin Jacques Legrand au maître clown,lorsque l’enfant fit sa première sortie. Car, enfin, je vous dois quelque chose !

Le clown tendit aux parents ses deux larges mains d’Hercule doux:

Une poignée de main ! dit-il …

Puis, posant deux gros baisers sur les joues redevenues roses de l’enfant:

— Et, fit-il en riant, la permission de mettre sur mes cartes de visite: Boum-Boum, docteur acrobate, médecin ordinaire du petit François !

Jules Claretie, de l’Académie française.

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