Un combat de tigre et de buffle à Java

Les cages de bois contenant les tigres
Les cages de bois contenant les tigres

Pour rares qu’ils deviennent à Java, les combats de tigre et de buffle ont encore lieu quand un sultan veut faire honneur à un hôte de marque ou célébrer quelque heureux événement. Et tout le peuple participe à cette réjouissance avec une ardeur dont on s’étonne quand on connaît son humeur paisible et douce; j’en fus témoin lors de mon dernier voyage à Java.

Les préparatifs de la fête commencèrent quelques jours d’avance dans une clairière entourée de palmiers; on érigea des tribunes en bambous, légères et solides, décorées de fleurs et de longues feuilles qui s’agitent avec un léger bruit de soie froissée. C’est là que le sultan, son épouse et les invités devaient prendre place. Devant leurs sièges, sur de petits guéridons, les boites à bétel délicatement sculptées et enrichies de pierreries sont placées; à côté, par terre, les grands crachoirs en cuivre ouvragés comme des dentelles et en forme de vase à fleurs, par ci, par là de minuscules encensoirs d’où sortent en légères spirales des parfums d’ambre. Cependant le jour du combat, les pradjourits (soldats indignes) se sont rangés autour de l’arène au milieu de laquelle des coolies apportent d’énormes caisses: il en sort des rugissements furieux.

Ce sont les tigres qu’on transporte ainsi, les tigres pour le combat, capturés tout exprès dans la forêt voisine. La capture du tigre se fait assez facilement, si l’on ne tient pas à le prendre vivant: on dispose à cet effet un énorme piège à loups, en mettant comme appât, un gros quartier de viande et quand le souverain de la jungle est pris, les Javanais le déchirent à qui mieux mieux; ils se disputent ses griffes, ses dents, ses moustaches qui ont des vertus médicales ou la puissance de fétiches. Mais quand le sultan ou quelque autre seigneur veut un tigre vivant pour l’arène, il faut le prendre sans le blesser et l’opération est plus délicate. On recourt à la fosse traditionnelle, couverte de branchages et au fond de laquelle tombe le félin. Pour l’en tirer il en cuit souvent à plus d’un chasseur. Mais la fête va commencer; le peuple accouru de toutes parts s’entasse derrière la ligne des soldats: les femmes dans leur beau costume national, drapées comme des déesses, ondulent dans la foule; les hommes plus exubérants font déjà des paris, les pradjourits se sont serrés les uns contre les autres; ils tendent vers le milieu de la lice, leurs longues lances fraichement aiguisées. C’est un mur vivant, hérissé de pointes qui contient les combattants dans l’arène. De plus en plus la foule se presse, insouciante du danger et ne voulant rien perdre du spectacle. Quand les meilleures places sont prises, on grimpe dans les arbres voisins. Le soleil des tropiques brille sur ce fourmillement de teintes harmonieuses et le ciel bleu, comme seul le ciel de l’Inde peut l’être, semble lui-même un immense velum tendu sur les spectateurs.

A l’heure dite, le sultan accompagné du résident hollandais et entouré de toute la cour, arrive sur les lieux, et aussitôt un grand murmure d’admiration et de respect parcourt l’assistance. Sur un signe du sultan on tire une corde, qui partant d’une des caisses, traverse la place et arrive à la rangée des pradjourits; les panneaux de la caisse tombent et le tigre apparaît. La bête étourdie, fait quelques pas, la queue basse, l’œit inquiet, grognant sourdement; puis ce soleil éblouissant après la nuit noire, ces bruits et ces couleurs finissent par l’exciter; un rugissement sort de son gosier et il bondit. On fait alors entrer le buffle, dont la masse gris foncé dans cette foule bariolée, forme un étrange contraste; c’est une superbe bête couronnée de feuilles et de fleurs; de ses cornes doublées d’argent coulent de longues tresses de melatti; à chaque mouvement ces fleurs dansent autour de lui une sarabande affolante et lui donnent un étrange aspect. Etonné, puis inquiet, l’animal d’habitude paisible, lève la tête, les naseaux aux vents, les dents découvertes et à la vue du maitre de la forêt, il recule épouvanté. Mais les pradjourits avec leurs lances pointues le poussent en avant; galopant du côté opposé, il va se frayer un chemin ailleurs. Point d’issue ! Un mur vivant lui barre le chemin et les pointes des lances perfidement le blessent, le rejettent au milieu de l’arène où déjà le tigre guette, le suit d’un oeil cruel, tout prêt à la bataille.

Le buffle alors finit par se précipiter au-devant du fauve qui, profitant de son désarroi, bondit et s’accroche à ses flancs. L’animal surpris a fait un saut de côté et le tigre glisse lourdement sur le sol, lui faisant de ses griffes une large blessure. Le buffle mugit d’horreur et d’épouvante. Son sang qui coule, la plaie qui le brûle, les fleurs qui dansent devant ses yeux, les lances qui le piquent, tandis que déjà une légion de mouches attirées par l’odeur du sang, s’abat sur lui, tout cela le rend fou. Les cornes basses, il fonce sur son ennemi, qui s’apprête à bondir de nouveau; il le surprend, l’enlève superbement, le maintient une minute au-dessus de sa tête, puis le rejette avec rage de côté. Une clameur monte; on admire, on croit le tigre mort, on en lâche un second. Le buffle furieux maintenant court au-devant de ce nouvel ennemi, se jette sur lui et avant même que le tigre ait pu se ressaisir, le traverse de part en part.

Mais le combat n’est pas fini: quoique gravement blessé, le premier fauve s’est remis sur ses pattes et rampant traitreusement vers le buffle, il saute une fois encore sur ses flancs. Triomphant il fait entendre un hurlement terrible qui remplit d’horreur les assistants et il enfonce ses crocs impitoyables dans les chairs du buffle. L’animal, la tête haute, beugle de désespoir et d’effroi; devant lui rien que des pointes inexorables, sur lui la mort qui lui laboure déjà les chairs. Alors commence une course folle et horrible, rendue plus horrible encore par les cris des assistants apeurés et qui battent en retraite. Les pradjourits, en excitant les combattants avec des cris gutturaux ont les yeux inquiets et les lances en garde, jusqu’à ce qu’enfin le buffle, s’étant débarrassé de son ennemi par un suprême effort, lui replonge ses cornes dans le corps, le piétine rageusement et l’achève en poussant de rauques mugissements.

 » A travers le monde  » Storm s’gravesende, Hachette, Paris, 1911.   

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