LES USINES DE GUERRE ET LA MAIN-D’ŒUVRE FÉMININE

La guerre qui, depuis trois ans, retient les hommes à l’armée, loin du labeur quotidien, par un contrecoup inévitable, a mis les femmes à l’usine. Ce fut, pour beaucoup d’entre elles, réalisée partiellement, la mobilisation civile. Et, sans doute, l’une des caractéristiques dominantes de la période actuelle, l’une de celles qui retiendront l’attention des historiens, sociologues, économistes, sera ce large tribut demandé à la main-d’œuvre féminine; ce mouvement qui prenant la femme au foyer, à la boutique, à l’atelier de confection, fille de ferme ou domestique, hors du cadre restreint où elle était accoutumée de vivre, l’a jetée en pleine action, dans le domaine trépidant des moteurs et des turbines.

Depuis trente mois, elle a pris les places demeurées vides, au contrôle des trains, des métros; dans les banques, les bureaux, voire les ministères. Jusqu’aux labeurs qui semblaient le moins faits pour elle. Peu à peu, elle remplace le wattman au volant, l’homme d’équipe à la gare. Mais surtout, par centaines de mille, les femmes sont allées aux usines. A mesure que le cri montait : des canons ! des munitions ! multipliant les hauts fourneaux, et les forges, et les machines; pour la demande sans cesse accrue d’armes et de projectiles ! aciéries, cartoucheries, poudreries, fabriques d’autos, d’avions, manufactures de l’Etat, industriels, tous travaillant pour la défense nationale, réclamaient de la main-d’œuvre. Spécialistes rappelés du front, et les trop vieux et les trop jeunes, Espagnols et Portugais, Chinois, Annamites, Kabyles, ils n’auraient point suffi s’ils n’avaient eu près d’eux la grande armée des femmes, qui, dans certaines usines où dix mille paires de bras travaillent, représentent à elles seules la moitié du contingent.

Dès le premier appel, elles accoururent nombreuses: couturières et modistes, atteintes par le chômage des premiers mois de guerre, si durs aux métiers de luxe, servantes de ville et de campagne, femmes ou veuves de soldats, réfugiées auxquelles, avec la cherté de vie croissante, l’allocation ne suffit plus, attirées par le haut salaire, par le genre de travail lui-même. Hier elles étaient 500.0000 en France. En Angleterre, elles sont plus. Car l’exode est général vers ces grandes ruches bruyantes, où, dans une rumeur fébrile, se forgent les engins de mort. Et si, dans tel atelier, des femmes tirant l’aiguille d’un geste coutumier, assemblent la toile rousse des musettes, des sacs à mitrailleuses, les ailes blanches des avions, ailleurs on est surpris de les voir penchées sur les tours puissants, devant la gueule des fours, retirant des flammes bleues, au bout d’un long crochet, l’obus incandescent. Elles manient les lourds leviers, elles poussent les chariots où s’entassent les douilles géantes. Il n’est point, semble-t-il, de labeur trop dur pour elles.

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Et la même interrogation se pose au visiteur attentif: Comment y peuvent-elles résister ? Ou encore, avec un peu d’angoisse : Vers quel avenir allons-nous ? Que demeure-t-il de la femme, de la mère, dans cette « munitionnette » en cotte et en pantalon bleus, aux cheveux serrés sous l’étroit bonnet qui les protège, au regard aigu, aux mouvements vifs et précis que donne le contact des machines. Et durant ces dix longues heures qu’elle passe à l’atelier — repos et trajet en plus — quinze fois le jour, quinze fois la nuit, que devient l’enfant, le foyer ? Assistons-nous à l’éclosion d’un nouveau type ? La guerre, qui détruit tant, crée-t-elle une espèce nouvelle, l’ « ouvrière » insexuée, comme la fourmi et l’abeille. Dans notre pays surtout, à natalité si faible, quelles répercussions terribles si l’usine arrache la femme au premier de ses devoirs, et supprime la mère en elle ! Or c’est un fait, prouvé par trop d’exemples, hélas ! que ce cri d’alarme n’est point vain. Soumise à un travail intensif, de trop longue durée, ou dépassant sa résistance physique, excitée par l’appât d’une haute paye et par le travail auxpièces, l’ouvrière se dépense au delà de ses forces. Soutenue par ses seuls nerfs, elle ne s’arrête pas à temps. Tandis que l’homme, sa journée finie, peut se reposer à son gré, pour la femme c’est double tâche: le ménage qui l’attend, la cuisine et la lessive, les enfants. Quoi d’étonnant si des enfants, elle n’en veut plus. Les statistiques sont là qui montrent, inexorables, les naissances diminuées, tombant à presque rien. Non au profit de la morale.

Autant que le surmenage, la débauche guette l’ouvrière. La débauche et l’alcoolisme. Car la femme, en prenant le travail de l’homme, lui a pris aussi ses vices. Les veilles la démoralisent, la fatigue la surexcite. Dans cette vie anormale, grisées par leur liberté même, arrachées à la protection du milieu familial, dépaysées comme il arrive pour celles qu’on envoie en équipes aux poudreries d’Angoulême, de Toulouse, de Saint-Médard, combien se laissent corrompre par la compagne d’atelier, qui a fait tous les métiers, et les pires, avant de passer à l’embauchage. Et celles qui sont demeurées saines, crânent pour imiter les autres, par l’allure et le langage. C’est un fait avéré que, depuis la guerre, l’alcoolisme féminin a grandi en France dans des proportions alarmantes. Le récent décret, interdisant la vente au détail de l’alcool aux femmes et aux adolescents, est un remède bien tardif et sans doute peu efficace. La mauvaise habitude est prise. L’apéritif qui ne peut s’acheter, on se le fera offrir, ou l’on se mettra à plusieurs pour se procurer les deux litres qui sont la quantité permise. Une partie du salaire y passe, comme aux charcuteries médiocres, que l’on mange sur le pouce, sur un coin graisseux de machine; comme aux peignes endiamantés, aux bottines à hauts talons, qui doublent la fatigue du travail debout, si contraire à l’anatomie féminine. Détails, mais qui ont bien leur prix, surtout lorsqu’ils se répercutent sur la santé de la mère et de l’enfant qu’elle attend. Les enfants de munitionnettes, il en existe pourtant, bien qu’en trop petit nombre, souvent chétifs, nés avant l’heure; et ce faible pourcentage est encore réduit de moitié par la mortalité infantile, aux proportions effrayantes.

L’usine détruit la santé, et elle tue comme la guerre, mais les plus petits, les faibles ; et elle tue l’avenir. Est-ce à dire qu’il faut l’interdire aux femmes ? La chose est-elle possible ? N’avons-nous pas besoin de tous les concours pour la défense du pays ? Faut-il du moins l’interdire aux mères, comme le voudrait le professeur Pinard ? Il est des industriels en Angleterre qui n’acceptent à l’embauchage que les célibataires. Qu’une de leurs ouvrières se marie, elle reçoit un cadeau, et puis on la renvoie. L’exemple n’est guère possible à suivre, et le remède ici risque d’aggraver le mal. Priver la femme de son gagne-pain, lui fermer l’atelier du seul fait qu’elle sera mère, n’est-ce pas l’inciter à ne pas l’être, faire le jeu d’une propagande dont les ravages ne sont que trop fréquents. Faut-il d’autre part envisager l’état de choses actuel comme l’un des maux inévitables de la guerre, devant finir avec elle; se résigner en attendant ? Non, car la femme appelée à l’usine, y restera, en proportion moindre, mais en nombre. Au lendemain des armistices, bien des vides ne se combleront pas; bien des femmes se verront contraintes de remplacer le chef de famille, de vivre de leur travail, de faire vivre leurs enfants. Or la vie restera chère, et l’industrie offrira des salaires suffisants. Les usines de munitions ne fermeront pas, elles se transformeront. Après avoir travaillé pour la guerre, elles travailleront pour la paix. Celle qui forgeait des canons ou des baïonnettes forgera des socs de charrue; et les tracteurs agricoles prendront la place des tanks. Les villes manufacturières du Nord trouveront leur activité; c’est un fait prouvé qu’en France les renaissances sont rapides. Il faudra de la main-d’œuvre, et la main-d’œuvre restera rare. Chaque pays, pour la lutte économique, retiendra ses nationaux.

D’ailleurs, de l’avis des chefs d’industrie, la main-d’œuvre féminine s’est montrée supérieure à la main-d’œuvre exotique, et on la recherchera. Ceux qui veulent la femme au foyer ne tiennent pas compte des nécessités de la vie, qui ne se commandent pas. Tout au plus, en s’y adaptant, peut-on les améliorer. L’erreur initiale, en ce qui concerne l’emploi généralisé des femmes dans les usines, a été de n’y voir qu’une condition anormale, et de courte durée. Là où il fallait organiser, prévoir, et transformer parfois — l’instrument nouveau demandant une application nouvelle — on n’a su qu’improviser. Dans cette mobilisation qui n’avait pas été prévue comme l’autre, où les cadres manquaient, certes, nous avons fait appel aux qualités d’initiative et d’intelligence. Ce qui nous a fait défaut, c’est, en certains cas, l’emploi judicieux des forces, l’adaptation en vue du meilleur rendement, et de plus longue durée. Nous avons demandé un effort magnifique, sans assez nous préoccuper en retour des conditions dans lesquelles cet effort s’effectuait. Certes, des dispositions ont été prises pour améliorer le sort des ouvrières. Le Ministère des munitions, sous l’impulsion de M. Albert Thomas, s’en est préoccupé. En avril 1916, jugeant le contrôle de la main-d’œuvre (qui remplace l’inspection du travail, proscrite des usines de guerre) insuffisant, il instituait un Comité du travail féminin, sous la présidence de M. Paul Strauss. Il prêtait son assistance aux Cantines par la création du Fonds coopératif; à l’Office d’Assistance maternelle et infantile, chargé de prêcher, avec le concours de la Commission d’hygiène du Conseil National des femmes françaises, la croisade des crèches d’usine. Ces efforts méritoires sont inscrits au Bulletin des usines de guerre. Tout récemment s’y multipliaient circulaires et décrets. Mais ces dispositions constituent autant de correctifs cherchant à pallier le mal, là où il aurait fallu des organisations préventives, un plan d’action général.

Jusqu’ici, l’Angleterre, mieux que nous, a su donner à ses ouvrières les conditions les plus favorables à leur santé physique et morale, et à leur travail lui-même.

 

 » Automobilia  » Marie Diemer, Paris, 1917.

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